En Vrac & sans Trac

textes & photos : ©RichardB

Sur commande, monsieur !

Me rendant dans la plus grande librairie de ma ville (remarquez d’ailleurs qu’il n’existe pratiquement plus que de grandes librairies), celle qui s’enorgueillissait d’agiter le monde de la culture, j’ai eu une plus qu’impression désagréable, celle d’avoir déjà vu la vendeuse de livres derrière un comptoir suédois de choses que tout le monde a chez lui. Cette impression fut confirmée quand je lui exposais le motif de ma venue : la quête de livres.

Bioy Casares , s’il-vous-plaît
– C’est le titre ?
– Euh ! non, c’est l’auteur, le titre c’est Nouvelles démesurées
– Et son prénom, c’est bio ou cassarèce ?
– Les deux sont le nom
– Un instant, je vous prie.
Ils sont polis chez Ik.. dans cette librairie. Enter, ça cherche, ah ! oui, ça y est :
– Sur commande, monsieur !
– Bien, et Le mal de pierre de Milena Agus ?
Enter, ça cherche, ah ! oui, ça y est :
– Sur commande, monsieur !
– Merci, mademoiselle, une dernière sollicitation de ma part, avez-vous la suite du Pingouin, Les pingouins n’ont jamais froids ?
Voyant qu’elle pensait que je me moquais d’elle et de son foulard, je rajoutais prestement : c’est un roman de Kourkov, Andreï.

Enter, ça cherche, ah ! oui, ça y est :

– Sur commande, monsieur !

Les présentateurs du livre de nos anciennes petites librairies du siècle dernier (et oui le temps passe), vous savez ceux qu’on a remplacé par ces lecteurs optiques calés sur les Da Vinci code-barre et disposés derrière les barrières à cellule photo-éclectiques qui dénoncent les non-achats de futurs best-sellers (le teasing, un paradoxe qui remet en cause le principe même de la poule et de l’oeuf, sachant qu’avant leur arrivée en stock ils sont déjà désignés comme les meilleurs et les plus lus de l’année), les serviteurs de petites librairies de cette époque révolue, disais-je, se seraient précipités au rayon Am/Sud pour le premier, nouveautés pour la seconde et Russe pour le troisième de mes souhaits.

Mais voilà, les rayons littératures s’amenuisent sans cesse, comme les connaissances culturelles de nos libraires, et les réponses d’automates des caisses enregistreuses avec foulard quant à nos désirs littéraires insatisfaits égrènent imperturbablement les Enter, ça cherche, ah ! oui, ça y est. Sur commande, monsieur !

Alors, pourquoi se déplacer, pourquoi discuter avec quelqu’un qui ne connaît les auteurs et les livres ni Dave ni Dadan, ni de pré ni de foin, pourquoi risquer une facture du col du porte feuilles en se heurtant dans les colonnes de Bienveillantes ou se perdre dans le labyrinthe des pseudos livres avec couverture qui expliquent aux imbéciles que nous sommes pourquoi le Da Vinci Code n’est pas de la littérature ou au contraire que c’est un chef-d’oeuvre historique. Sans compter sur l’irrésistible neurasthénie qui vous guette derrière les piles colorées de mieux vivre, mieux être plus encore heureux, encore mieux avec mon psy à moi, Gloire Amour et Beauté en 9,8 leçons, enfin tout ce que possèdent les lecteurs adorateurs de ces amas de mots que vous, acheteur de livres avec des phrases, vous n’avez pas.

Non, je vais rester chez moi, allumer mon ordinateur et demander aux copains blogueurs (iCi par exemple) ce qu’ils en pensent avant de… commander.

Enter, ça cherche, ah ! oui, ça y est. Librairie de Livres.com bonjour. Tapez 1 pour Am/Sud, 2 pour Nouveautés, 3 pour littérature russe. Validez !

RichardB

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© Le Monde.fr

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2007 Posted by | Oh ! moi, ce que j'en dis.... | 14 commentaires

Le pingouin

« Il n’y a que dans les dessins animés que l’on voit des pingouins joyeux. »

Qui pourrait donc se vanter d’avoir eu un pingouin en « tenue de demi-deuil » assister à son enterrement ? Bon, d’accord, personne de vivant ! Mais c’est bien ce qui marque le lecteur visitant le cimetière des « petites croix » de Kourkov. Un polar crayonné sur filigrane social d’ancien pays de l’Est, l’Ukraine.

Kourkov nous convie à une promenade désenchantée, aux personnages absents/présents et neurasthéniques, à l’image d’un manchot royal cardiaque et dépressif qui apparaît dans l’entrebaillement d’une porte, fixe son monde (et le lecteur) d’un regard triste et continue son chemin dans le couloir d’un appartement, vers le courant d’air froid d’une fenêtre spécialement ouverte pour lui. Ouverte sur un autre monde, oublié. Ouverte sur un avenir compté en jours, celui des « petites croix » écrites par son maître.

Curieusement, ma découverte (tardive) du Pingouin de Kourkov survient après celle du Bureau des assassinats de London. Lisez les deux, un régal ; et vous saisirez l’analogie. RichardB

Sur Andreï Kourkov et sur Le pingouin (traduit du russe par Nathalie Amargier)


2007 Posted by | LivresLus | 2 commentaires