En Vrac & sans Trac

textes & photos : ©RichardB

Quand Philo rencontre Psycho


Irvin Yalom « Et Nietzsche a pleuré« 

Editions Galaade – article également commenté sur AgoraVox

Quand la philosophie rencontre la psychanalyse, du moins la pré-psychanalyse, on craint les profondeurs dans lesquelles on risque de tomber, de se perdre et de se décourager. Et bien non ! Le livre d’Irvin Yalom évite les embûches du genre et se lit comme un roman passionnant. 

Le docteur Breuer, sommité du monde médical, est très intéressé par l’âme humaine et la relation qu’elle entretient avec le corps. Il est en proie lui-même à moult questionnements existentialistes. Bourgeoisement bien marié, il est une personnalité bien établie de la société viennoise. Ah ! j’oubliais, il a pour ami un jeune médecin en formation, souvent admiratif pour son aîné mais déjà un peu omnibulé par de curieuses idées sur l’esprit de l’homme. Le nom de cet inconnu, Sigmund Freud.

Poussé – à son insu – par la machiavélique Lou Andréas Salomé dans le cabinet du docteur Breuer, Frédéric Nietzsche dévoile sa nature, sa remarquable intelligence, ses doutes et, surtout, le rapport avec son corps martyrisé par de longues périodes de maladie. Humain, trop humain, qu’il devient le moustachu avec sa misanthropie presque pathologique, la hantise de ses rapports aux femmes et ses terribles maux de tête !

Alors, sous la plume de Yalom, les deux hommes du 19e siècle se livrent à une confrontation intellectuelle étourdissante, inventant ce qui deviendra une nouvelle science médicale : la psychanalyse. Notre philosophe en devenir fait ressortir « les vestiges de terreur surnaturelle profondément enfouis » dans l’esprit du docteur pré-psy. Qui se venge en arrachant une larme finale de doute au philosophe endurci… qui a peur de mourir seul. Une rencontre de titans, entre un philosophe qui « comprend son malheur et l’accepte » et un docteur qui consent à ouvrir son esprit pour mieux soigner l’autre. Deux titans qui se renforcent en s’affaiblissant. Qui guérit qui ? Deux auto-analyses de… folie, je vous dis !

Qui donc a inventé la psychanalyse ? Freud ? Breuer ? ou… Nietzsche ? Allez ! disons le premier, en piochant chez les deux autres. Quelle est la science première de l’esprit, la philosophie ou la psychologie et ses dérivés ? Pour l’amoureux de philosophie que je suis, il n’y a pas daguerréotype (19e oblige !), l’étude de l’homme dans son humanité passe bien avant celle de l’homme examinant son nombril défaillant ; mais cela est un autre sujet. RichardB

Quelques extraits :

Nietzsche

– Peut-être que mon corps et ce « moi » (sa psyché) ont ourdi un complot dans le dos de mon propre esprit.
– Ce qui ne tue pas me rend plus fort […] C’est pourquoi je vous répète que ma maladie est une bénédiction.
– Aurai-je la capacité de lui apprendre à transformer le « cela fut » en « c’est ce que j’ai voulu » ?
dit-il en parlant du Dr Breuer. C’est le « deviens ce que tu es » pindaro-nietzschéen. Amor fati.
Et ceci, d’une grande poésie : – Il faut porter du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse.

Breuer
On ne choisit pas, à proprement parlé, une maladie ; en revanche on choisit bel et bien l’angoisse, et c’est l’angoisse qui se charge de choisir la maladie !
– Dans votre coma vous avez prononcé certaines phrases. Dont : « Aidez-moi ! » Vous l’avez répétée plusieurs fois.

– Si un ami est malade offre asile à sa souffrance ; pour lui, une couche dure, un lit de camp.

Pour moi, les phrases parmi les plus révélatrices quant à l’apport de l’un à l’autre tout au long de cette rencontre sont, pour Breuer : « Qu’ai-je appris ? Et bien, peut-être à vivre l’instant présent afin qu’à cinquante ans je ne contemple pas mes quarante ans avec des remords. Et aimer le destin. » ;
et pour Nietzsche, cette merveilleuse phrase de Yalom : s
i mes larmes parlaient, elles diraient : Enfin libres !

Petit débat sur ce billet sur AgoraVox  ©RichardB

2008 - Posted by | LivresLus

2 commentaires »

  1. Compte rendu suggestif, qui donne envie d’y aller voir. Hors contexte, j’avoue ne pas comprendre l’affirmation de Breuer : « on choisit bel et bien l’angoisse ».

    de RichardB : délicat questionnement quant à l’affirmation de Breuer. Il tente de justifier, dans un premier temps, ce qu’on cite si (trop) souvent de nos jours comme raison de souffrance : la psychosomatique. Mais, en effet, qu’est ce qui déclenche l’effet psychique qui enclenche l’effet somatique ? Breuer (Yalom) l’avance avec ce préambule :  » Je crois qu’il est possible de choisir sa maladie par inadvertance, en optant pour un mode de vie qui engendre une angoisse […] qui devient ensuite écrasante ou chronique… « . Dans le cas de Nietzsche, on a vraiment l’impression qu’il a besoin de son angoisse pour mieux penser… ensuite viennent les maux de tête.

    Mais, cher Arion, cette excellente remarque, sortie du contexte du livre, est difficile à mieux approfondir et je crains de ne plus être suggestif et de décourager un lecteur potentiel de cet excellent livre🙂

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    Commentaire par arion | 2008

  2. Il me faudra des heures chez vous… Je découvre et ai envie de tout lire. Merci, belle rencontre pour moi ce soir.

    ———————

    de RichardB : bonjour et bienvenue ici. Prenez votre temps et n’hésitez pas à commentez les billets ; j’y répondrai avec plaisir.

    J'aime

    Commentaire par Venise86 | 2008


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