En Vrac & sans Trac

textes & photos : ©RichardB

à l’ombre d’Eux

« Le Général et le journaliste » Jean Mauriac Ed. Fayard

Jean Mauriac fut journaliste à l’AFP et détaché permanent de cette agence de presse auprès de l’un des plus grands hommes d’État français, Charles de Gaulle. De la Libération au départ de la présidence de la République en 1969, seul journaliste autorisé à fréquenter son environnement proche, il a suivi tous les grands déplacements du Général. Une position flatteuse et jalousée, avec, bien évidemment des contraintes, morales quant à son engagement personnel, et éthique quant à l’information délivrée, ou non, à ses patrons de l’AFP. Ce qui lui posa de nombreux cas de conscience et quelques décisions incertaines oscillant entre sa fidélité à l’homme politique et son professionnalisme.

Dans son livre, « Le Général et le journaliste« , il narre la vie d’un informateur du quotidien côtoyant les hommes qui font la France du 20e siècle. Rien de bien nouveau, que ce soit sur le tempérament et les actions du Général, ni sur la conduite de sa politique ; lisez les nombreuses biographies de l’homme, tout a été dit ; sans oublier ses Mémoires. Quelques anecdotes par-ci par-là, glanée pour l’AFP, avant ses confrères d’Amélie (Associated Press), d’Ursule (United Press) ou de Rosalie (Reuter), quelques fulgurantes considérations gaulliennes sur telle situation, quelques jugements « tueurs » du Général sur certains hommes politiques, quelques tentatives pour nous faire croire que de Gaulle était aussi, parfois, un simple homme – qui lors d’une rencontre se souvient même du nom de l’enfant de Jean, né quelques jours plus tôt.

Mais en fait, cette lecture m’a entraîné loin de « Général et France », « politique et littérature » pour attirer ma réflexion sur un autre aspect des rapports humains, ceux du destin des personnes de l’ombre, de ceux qui suivent – ou qui précèdent – les « Grands » de ce monde, dans le privé familial comme dans la vie publique. Ceux qui sans cesse tutoient l’Histoire se faisant, mais qui jamais ne la marquent de leur empreinte, se contentant de relever et sublimer celles de leur mentor. S’il faut admirer les grands hommes et leurs grands destins, s’étourdir de leur pouvoir, s’éblouir de leurs visions, s’emporter dans le fleuve de leur mission « divine », il faut aimer la rivière moins tumultueuse de sa propre vie, ne pas succomber au chant des sirènes des destins tentateurs, s’émerveiller de son avenir. Mais, comment assumer sa vie quand on est le fils de Mauriac – Toute ma vie, j’ai été le fils de François Mauriac – et le « protégé » de Charles de Gaulle – Ecoutez-moi, Mauriac, et n’allez pas déflorer ce que je vais vous confier – ? Comment exister, si proche de ces êtres inaccessibles, ne pas subir le poids de leur nom, de leur existence, de la reconnaissance d’un pays, de l’Histoire ?
Mauriac, « le fils de François », n’a jamais eu de profonds échanges avec un père indifférent. Un père dont il ne côtoya que le talent et la renommée littéraires, les idées politiques, l’intellect froid, cassant, méchant parfois comme dans ses bloc-notes. Et bien peu de regard paternel. Jean, a-t-il eu des échanges plus denses, plus intimes avec Charles de Gaulle ? Autre « père » tout aussi inaccessible, sauveur de la France, qui ne parlait pas aux hommes mais aux idées qu’ils portaient en eux, qui ne voyait pas leur image mais le reflet de ses propres motivations. La réponse est non, raison d’état oblige. Jamais « la France » n’aurait pu se permettre telle faiblesse, même sous la cuirasse. Ces deux « grands » hommes qui s’admiraient réciproquement et dont la ligne d’horizon était trop éloignée pour le commun des mortels, fut-il fils ou disciple, ces deux hommes vivaient dans un autre espace, un autre monde.
L’auteur a la tête emplie de visions de grandeur croisées au pied de la scène gaullienne, de victoires de villes libérées, de tournées mondiales triomphantes, de combats électoraux, de grandes solitudes, allemande ou irlandaise. Mais ces « grands » souvenirs, créations des hommes d’Histoire, n’en ont-ils pas étouffé d’autres, les petits, ceux de sa vie. Pour lui, par lui, au soleil de sa propre existence ?
Pas dans l’ombre d’Eux.
©RichardB

et sur AgoraVox

2008 - Posted by | LivresLus

Un commentaire »

  1. >>>> « S’il faut admirer les grands hommes et leurs grands destins, s’étourdir de leur pouvoir, s’éblouir de leurs visions, s’emporter dans le fleuve de leur mission “divine”, il faut aimer la rivière moins tumultueuse de sa propre vie, ne pas succomber au chant des sirènes des destins tentateurs, s’émerveiller de son avenir. »

    Vraiment très belle phrase, et vraie sagesse.
    En même temps, comment savoir si Claude a souffert ou grandi à l’ombre de François et de Charles ? Il faudrait lire son Journal, qui a rencontré l’estime.

    ——————–

    de RichardB : merci, Arion, pour le compliment sur la phrase. Pour la sagesse, j’essaie mais c’est pas évident dans ce monde si… irritant de bêtise, parfois même de médiocrité.

    Quant à notre Jean Mauriac, lui seul peut répondre sur lequel des deux grands hommes a pesé le plus sur sa vie ; mais au travers de son livre, les deux lui ont fait de l’ombre. Le plus noble de sa part, c’est qu’il l’a admis et ne leur en veut aucunement. Mais pouvait-il faire autrement ? ce n’est pas lui qui faisait tourner le manège .

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    Commentaire par arion | 2008


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