En Vrac & sans Trac

textes & photos : ©RichardB

Hong Kong « monstre sacré de l’univers »

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« Hong-Kong, monstre sacré de l’univers« . 
En chinois, Hong-Kong signifie « Havre embaumé » ou port des parfums. Sa création et son essor reposent sur l’un des fléaux du dix-neuvième siècle, 
l’opium – la boue étrangère, nom donné par les chinois à cette drogue – et le traité qui suivit les guerres pour son commerce entre Chine et Angleterre.

Avant de partir en voyage dans un pays de légende, il faut lire les écrivains reporters qui vous y ont précédé. Henri de Monfreid dans la corne de l’Afrique, Rudyard Kipling en Inde, Jack London dans le Grand Nord. Et bien sûr Joseph Kessel dans les contrées asiatiques. A votre retour, il faut lire les mêmes, pour caler l’émerveillement de vos découvertes visuelles sur leurs mots et mêler leurs ressentis avec les émotions qui vous ont envahi tout au long de votre voyage.
Hong-Kong, vue du PeakEn 2009, j’ai visité Hong Kong avec dans mes bagages les souvenirs du reporter-écrivain Kessel. Voici quelques extraits de sa prose de grand voyageur, modestement accompagnés de photos personnelles de la mythique ville, redevenue chinoise à part entière depuis 1997.

Port de Hong KongHong-Kong - port de brume 21« Ainsi à travers les paquebots, les canots, les cargos, les vedettes, les transbordeurs massifs, les vagues, les brises et les jonques, le ferry approche de Hong-Kong. La foule qu’il porte se met en mouvement. Sur le quai bougent et crient d’autres foules. Les rues qui gravissent le roc abrupt sur lequel est bâtie la ville ne sont qu’un fourmillement humain. »

Port d'Aberdeen Hong-Kong - retour de pêcheAberdeen Hong-Kong retour de pêche1« …ces barques des mers de Chine dépassant toutes les autres en mythe de pouvoir et d’évasion. »

Hong-Kong, les rues« les coolies trébuchent sous le balancier ou ahanent sous les fardeaux pesants, que les rikshaws à poitrine creuse s’essoufflent entre les brancards de leur voiture ? ou repose entre les coussins un gros marchand.« 

 » Et sans doute, dans un lieu comme Hong-Kong, placé au seuil de la Chine communiste, carrefour de tous les océans et de tous les trafics, beaucoup parmi les hommes blancs ont un passé, un relief, un pittoresque singuliers. Il suffirait de quelques-uns que j’ai approchés pour peupler un livre. »

Le Hong-Kong du vingt et unième siècle ne ressemble plus beaucoup à celui de Kessel. Mais dans certains quartiers, on retrouve encore ce sentiment qu’a éprouvé le grand reporter devant les banques qui se dressent comme des temples ou les bâtiments à colonnades et frontons surannés qui abritent les administrations, ce sentiment de se trouver au coeur de l’époque victorienne. Hong-Kong, ancienne colonie de la Couronne, comptoir gigantesque qui a su absorber sans désordre ni famine deux millions de réfugiés et les soumettre à sa loi, à son ordre.

Hong-Kong et Macao. J. Kessel. Ed. Folio. 

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Rues de Canton - transport équilibréphotos ©RichardB

2013 Posted by | LivresLus | Laisser un commentaire

Mémo de mes mots aimés

Beaucoup d’auteurs se sont essayés dans la récolte des mots. Certains en ont fait une analyse psychologique, sociologique ou tout simplement étymologique.  D’autres, tel Bernard Pivot, en ont retenu l’aspect émotionnel, voire passionnel des mots de leur vie. Sartre dit s’être construit en et avec les mots. Perec s’est amusé à les casser, alors qu’un autre prend les mots pour des fenêtres… ou des murs. Jacqueline de Romilly en fait la survie de l’humanité contre le retour de la barbarie. En effet, que devient une belle idée sans mots pour l’exprimer ? La force et la richesse des mots permettent d’offrir à tous les plus belles des pensées humaines. Mais la même force peut se retourner contre la pensée, les mots ne sont plus alors que de pauvres véhicules de haine et de pouvoir.

Mais revenons à l’amour des mots. Comme Pivot, c’est une belle idée que de faire un mini inventaire de ses mots favoris, de ceux qui ont marqué certains moments forts d’une vie, ou bien tout simplement de ceux qui vous « parlent » ; de par leur sonorité ou leur silence, leur brièveté ou leur langueur, leur force ou leur douceur, leur couleur ou leur musicalité. Des mots de sentiment, d’action, de réflexion ou de description ; des mots courts qui claquent, longs qui se traînent, plats qui se confondent, durs qui confondent. Des mots tiroirs ou valises, des mots solitaires ou composés.

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Je vais m’y atteler de ce pas, au galop même puisque déjà certains mots se bousculent pour être de la fête. Tiens ! un favori, sentinelle ! Allez savoir pourquoi lui ! quelques séances sur un divan pour lui faire avouer ? Pas le temps ! bof ! double tout le monde avec ses trois petites lettres désabusées et son point d’exclamation qui les redynamise. Et déjà le portillon de la liberté des mots s’emballe pour l‘aventure. Tout ça est remarquable, mais quelle mission !

Bon, à mots couverts, je vais laisser mûrir l’idée sur ce Mémo de mes mots aimés. Je reviendrais avant qu’ils ne soient tous rendus obsolètes par les textos, msg, sms et autres gazouillis étranglés de Twitter. ©RichardB

2013 Posted by | LivresLus, Mémo de mes mots aimés | Un commentaire

Manuel de l’intrigant

 Avant d’attaquer le Prince de machiavel ou Le Traité de la République de Cicéron, nos candidats-président ont certainement tous lu et relu ce petit texte donnant moult conseils pour gagner une élection. N’étant pas encarté dans un parti politique, aucune chance pour moi d’accéder à un quelconque consulat, avec ou sans le manuel de Quintus. Mais sa lecture est amusante tant, malgré ses plus de deux mille ans d’ancienneté, rien ne paraît avoir changé dans les moeurs politiques de nos « hommes de la Cité ».   Ah ! si, peut-être, on y a ajouté dans nos arènes modernes la complexité féminine, ce que les Grecs et Romains s’étaient bien gardés d’oser, les couards !

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 C’est presque chaque jour qu’il te faut, en descendant au Forum, méditer ces pensées : je suis un homme nouveau, je brigue le consulat, ma cité est Rome. Quintus Tullius Cicero incitait-il son frère à envisager son avenir politique chaque matin… en se rasant ? 

Militaire et écrivain romain, il est le frère cadet de Marcus Tullius Cicero, le célèbre orateur Cicéron. Il a écrit une lettre à l’usage de son frère qui se présentait au suffrage pour le consulat de Rome. Partant de sa propre expérience, Quintus Cicero énuméra dans ce Manuel du candidat une liste des affaires qu’un postulant se doit de ne pas omettre ni contourner. On saisit bien les buts politiques de ces conseils calculateurs et dénués de toute morale. Ils sont toujours d’actualité et pas seulement à Rome. Certains candidats les appliquent même… tout au long de leur mandat d’élu. Au lieu de gouverner ? Probable, car dans un pays sur-électoralisé comme la France, gouverner c’est prévoir… le prochain combat électoral.

1-fhDeux moyens de succès partagent les soins d’un candidat, le zèle de ses amis et la bienveillance du peuple. L’un est le prix des bienfaits, des services, de l’ancienneté des liaisons, de l’obligeance et de l’amabilité naturelle. Acquérez, en un mot, des amis de toutes les classes. […] l’autre partie de vos soins, qui a pour objet la faveur populaire. Elle se compose de la nomenclation, de la complaisance, de l’assiduité, de l’affabilité, de la renommée et de l’espoir public. Les gens des municipes et de la campagne, il suffit que nous les connaissions par leur nom pour qu’ils croient être de nos amis (la fameuse nomenclation).

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La flatterie : chose qui, si elle est vicieuse et honteuse dans les circonstances ordinaires de la vie, est en revanche indispensable dans la campagne électorale. Il faut feindre de manière à paraître le faire naturellement.

Deux préceptes liés :
… tout ce que tu envisageras de faire, tu montres bien que tu le feras avec zèle et bonne volonté ;
… tout ce que tu ne peux pas faire, ou bien tu le refuses avec grâce, ou bien tu ne le refuses même pas du tout.

Justice ?  Et puisqu’en ceci surtout la cité est vicieuse que, la corruption s’en mêlant, elle ferme d’ordinaire les yeux sur le mérite et le prestige, en ces affaires, fais en sorte de bien te connaître toi-même, c’est-à-dire de comprendre que tu es toi-même homme à pouvoir inspirer à tes concurrents la plus vive peur de procès et menaces judiciaires

Le bouquet final : Enfin, prends bien soin que toute ta campagne soit pleine de pompe, brillante, splendide, populaire, qu’elle ait un éclat et un prestige parfaits, que même, si possible de quelque manière, se diffuse concernant tes concurrents une rumeur infamante de crime, d’immoralité ou de corruption accordée à leurs mœurs.

Rude métier !                                                                                                                                        ©RichardB

2013 Posted by | LivresLus, Oh ! moi, ce que j'en dis.... | 2 commentaires

Des hommes, des vrais !

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Fortune carrée – Le Lion – Les cavaliers – L’Armée des ombres –  Les coeurs purs –  La passante du Sans-Souci – Belle de jour –  La rage au ventre – 

Même si vous ne l’avez jamais lu, vous connaissez sans doute ces titres de l’oeuvre de Joseph Kessel

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Le cinéma s’en est souvent accaparé les personnages, avec bonheur tant la matière en était riche. Ses écrits hors fiction et ses reportages sont la référence de la littérature de reportage et du journalisme d’aventures typiques de la fin du XIXe et début du XXe siècle.

C’est dans cette veine que Kessel a écrit « Tous n’étaient pas des anges » Ed. Les Belles lettres. Chaque récit nous transporte dans un monde bien réel mais aux antipodes de nos réalités quotidiennes. Aucun des hommes rencontrés par le reporter ne fut en effet ange, loin de là. Souvent pas très honnêtes, parfois hors-la-loi ou sans morale, voire criminels en puissance. Mais tous vécurent une vie hors du commun, une vie où se mêlaient « noblesse de la sauvagerie, pureté du désert et reflet de la grande aventure. » Qu’ils se nomment Monfreid le contrebandier, Savine le cruel Cosaque, Moussa, le tueur aux dents blanches, Mourad le Moscovite (l’un des personnages de Fortune carrée), John Philby, l’homme aux singes, ou Cadi Rahïb*, le Talleyrand du Yémen (comparaison personnelle), tous traversèrent et se mêlèrent aux grands changements de l’Histoire, parfois même les provoquant, toujours les subissant. Beaucoup, comme Kessel, étaient des hommes « tumultueux, aimant le jeu, les femmes, l’alcool, l’aventure« , mais aussi des êtres aux valeurs de respect et d’amitié exacerbées par le danger, la solitude et la mort. Tous erraient au croisement de ces deux siècles dans une modernité naissante et des civilisations se confrontant, s’affrontant, dans une pré-mondialisation. Une période floue ou seuls les plus hardis, ou les moins scrupuleux, pouvaient éviter les pièges de l’aventure. »

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 *Cadi Rahib, extraits de Tous n’étaient pas des anges : « Ancien dignitaire turc, conseiller pour l’extérieur de l’Imam yéménite. Il avait vu le jour à Constantinople. Il avait servi Abdul Hamid, le Sultan Rouge. Attaché d’ambassade à Saint-Pétersbourg et à Paris, il avait, à la fin du XIXe siècle, dansé avec l’Impératrice de toutes les Russies et avec Madame Steinheil, maîtresse du président Faure. Quand éclata la guerre qui devait démembrer l’immense empire Ottoman, il était gouverneur de Hodeïdah. Quand les Yéménites se révoltèrent, il avait flairé le vent et pris leur parti. Comme dans tout le pays, il était le seul homme à connaître l’Europe, cette trahison lui valut les fonctions de ministre des Affaires étrangères. Il portait avec lui un demi siècle d’intrigues subtiles, de révolutions de palais, de cruauté aimable et de courtoisie sans pareille. »

2013 Posted by | LivresLus | Un commentaire

L’amortissement Landau

villaniNon, rassurez-vous, pas de faute d’orthographe dans le titre de ce billet, ni d’étude à venir sur la suspension de la poussette d’Hector. C’est en fait la raison première du livre de Cedric Villani, Théorème vivant ed. Grasset.
« C’est le récit de la genèse d’une avancée mathématique faite par un jeune chercheur français de talent » et le succès qui lui vaudra la fameuse Médaille Fields que même les ignares en math comme moi connaissent. C’est néanmoins avec quelques retenues que j’ai attaqué la lecture de ce livre – offert par une personne beaucoup plus férue que moi en matières scientifiques, donc suspecte de faire partie du clan des bossus des mathématiques.
Pensez-donc, plusieurs dizaines de pages de hiéroglyphes n’auraient pas de peine à décourager n’importe quel lecteur n’ayant pas fait l’Ecole supérieure de mathématique !
Et bien non, heureuse surprise ! Quand on a compris qu’il faut survoler tout ce qui représente de près ou de loin un tableau noir crayonné et ne surtout pas tenter de refaire les calculs de l’auteur, on se prend à la lecture comme à celle d’un roman d’aventure – voire même un polar avec l’objet du crime en quête. Tout se construit lentement, avec des échecs, des doutes mais aussi des périodes d’euphorie et de bonheur. Cerise sur la formule, Cedric Villani nous gratifie même de quelques passages tout à fait littéraires, comme un beau poème de Huard, ou bien de ses références musicales éclectiques ( fan de Catherine Ribeiro et de Mozart).
J’y ai même appris l’existence du Cömböc, objet aussi sympathique qu’irritant, véritable représentation du travail mathématique et joujou des mathématiciens et j’ai compris l’un des problèmes cités (enfin, son application), celui de Syracuse.
PS : en ces temps où la France est tant décriée, par les Français eux-mêmes, allons donc consulter la liste des médaillés Fields, le Nobel des mathématiciens : 11 Français sur les 52 décernées… no comment.

Et seul un doigt sur la bouche / Un ange beau comme un éclair
Jette quand le soleil se couche / Des pétales sur la mer.
Le poème de Jean Huard cité dans ce livre, chanté ici par Colette Renard.

2013 Posted by | LivresLus | Un commentaire

Le secret de Joe Gould

 de Joseph Mitchell
Editions autrement

Très original le thème du livre de Joseph Mitchell, narrer les péripéties d’un « clochard » de Greenwich Village, devenu une quasi légende le secret de Joe Gouldgrâce à la disproportion de son oeuvre écrite, son « Histoire orale », qui contient plus de mots que la Bible, comme il aimait le préciser. Un excentrique à la langue bien pendue, une gouaille marginale hantant le monde étrange et décalé du Village de New York à son époque bohème.

Avec ses milliers de conversations glanées dans les bars, rues et lieux divers de New York, Joe Gould se vantait d’avoir écrit la vraie Histoire de l’Humanité, celle des gens qu’il écouta tout au long de sa vie d’errance, loin des parlements et des champs de bataille, recueillant les gémissements de la ville, les cris de ses douleurs, les pleurs de ses joies. « L’Histoire orale à été ma corde et ma potence, mon gîte et mon couvert, ma plaie et le sel qui est dessus, mon whisky et mon aspirine« .

Si le sujet de Mitchell est original, le succès de ce livre (sa dernière oeuvre) récompense également le style de l’écrivain, célèbre portraitiste du New Yorker dans les années 30. Loin d’envier la vie de Joe Gould, je me suis pourtant régalé à le suivre dans ses divagations et attendre avec impatience la sortie de chacun de ses cahiers d’écriture. Quant à son secret, et bien à part que son père est mort deux fois, je ne vous en dirai pas plus, à vous de le découvrir.
Un excellent livre qu’Hector a dévoré avec plaisir.20130726_152148

©RichardB

2013 Posted by | LivresLus | Laisser un commentaire

le « présent constant »

     Lucien Jerphagnon, dans son Histoire de la pensée développe le moment où « les groupes humains se donnèrent une ébauche d’explication« . Les hommes de ces temps lointains « …sans retour sur soi » vivaient au jour le jour, « … sans autre chronomètre que la perpétuelle succession des jours et des nuits, des hivers et des étés. »

Mais après quelques milliers d’années le présent constant de ces hommes très préhistoriques s’achève, laissant place à notre temporalité, ses jours perdus que l’on pleure et ses lendemains qui chantent, ou le contraire. Changement évident, peut-on vraiment vivre dans un présent qui certes varie mais dont on n’a pas la conscience de la variation ? Une espèce de « carpe diem » extrémiste ? non, puisque la volonté du « carpe diem » découle en fait de la forte conscience des ravages d’un temps non maîtrisé. Alors, un jour – et un peu de siècles – ces hommes d’avant prirent conscience  de ce temps qui leur filait entre les doigts et qui était si difficile à retenir. Ils venaient d’inventer l’Histoire et… la recherche du temps perdu ! Mais, à cette occasion, et peut-être à leurs dépens, leur création s’accompagna de quelques éléments inséparables, entre autres l’espoir et les regrets. Alors, pour se consoler de l’angoisse ainsi générée, celle du grain de sable face à l’immensité de la plage, de la seconde perdue dans l’éternité, ils inventèrent l’oralité, les mythes, l’écrit et les dieux – que certains firent Un ; puis la philosophie – que beaucoup firent multiple. « Tout baignait dans un éternel présent qui était une éternelle présence. »  ©RichardB

2013 Posted by | LivresLus | Laisser un commentaire

nos chères collectivités

Juste pour rire, mais vraiment RIRE à en pleurer !

Extraits du Zoé Shepard 

Juste pour pleurer, mais PLEURER à en… non, on ne peut en rire !

                                  Extraits du Dosière

2012 Posted by | LivresLus, Oh ! moi, ce que j'en dis.... | Laisser un commentaire

La ronde du temps et des idées

La lecture d’un livre entraîne parfois des réflexions parallèles à son sujet principal. Gustave Le Bon a écrit l’un des ouvrages références en matière de sociologie et de psychologie : « Psychologie de la foule« . Outre son grand intérêt sur l’étude du caractère des hommes en foule, on peut y trouver en filigrane quelques analyses diverses sur la société, analyses qui ont fait dériver mes pensées sur le voyage des idées au travers du temps, sur l’actualité des écrits, sur la continuité de la pensée, les leçons apprises, et oubliées…

Quelques extraits significatifs :

« L’époque actuelle constitue un des moments critiques où la pensée humaine est en voie de transformation. Deux facteurs fondamentaux sont à la base de cette transformation. Le premier est la destruction des croyances religieuses, politiques et sociales d’où dérivent tous les éléments de notre civilisation. Le second, la création de conditions d’existence et de pensée entièrement nouvelles, engendrées par les découvertes modernes des sciences et de l’industrie. »  Ah ! bien vu, monsieur Le Bon ! évaporées nos chères utopies, désertées nos églises endimanchées, introuvables nos grands hommes politiques, honorés ou honnis. Voici l’ère de l’audiovisuel et de ses téléréalités, de l’informatique et de sa virtualité, de l’immédiateté politique et de ses shows hypnotiques, des foules dans l’Internité, pour l’éternité ?

Plus loin, un autre extrait du même livre, sur un sujet différent, la justice et les témoignages des enfants :  » Les affirmations des enfants ne devraient jamais être invoquées. Les magistrats répètent comme un lieu commun qu’à cet âge on ne ment pas. Une culture psychologique un peu moins sommaire leur apprendrait qu’à cet âge, au contraire, on ment presque toujours. Le mensonge est sans doute innocent, il n’en constitue pas moins un mensonge. Mieux vaut jouer à pile ou face la condamnation d’un accusé que de la décider comme on l’a fait tant de fois d’après le témoignage d’un enfant. » Ça vous rappelle certainement un terrible fait d’actualité récent, dont nombre d’experts de la chose enfantine nous ont depuis rabâché protocoles, thèses et antithèses sur le sujet.

Un dernier extrait, plus politique : « Épier l’opinion est devenu aujourd’hui la préoccupation essentielle de la presse et des gouvernements. » La messe est dite : on ne fait plus, on empêche de défaire. Le temps de la politique n’est plus, celui du spectacle arrive. Je suis d’accord avec Gustave !

Bon, vous me direz que ces argumentations et analyses vous sont connues, du déjà lu dans nos hebdos, déjà visionné sur nos smartphones, souvent rabâché dans les JT. Quel média, quel parti politique, quel philosophe n’a pas abordé, analysé, compris et diffusé ces thèmes de l’évolution de nos sociétés, de l’innocence de l’enfant, de la dictature de l’opinion et de courtitude* d’idées de nos politiciens ?

Oui, vraiment, ce cher Le Bon n’invente rien, et ces analyses n’ont rien de transcendant. Ah ! au fait, Gustave Le Bon a écrit ce livre en… 1895.

*©RichardB

Psychologie des foules. Gustave Lebon – Ed. Le Monde/Flammarion « Les livres qui ont changé le monde »

2011 Posted by | LivresLus | Laisser un commentaire

Les trésors de la Mer Rouge

Romain Gary, alias Emile Ajar… ou le contraire !

Un petit bijou de livre, surtout pour ceux qui ont eu la chance de visiter ces contrées, rudes mais combien attachantes, Yemen, Erythrée, Djibouti, Territoire des Afars et des Issas.

Les sensations vous reviennent et vous submergent au fil des mots de Gary, avec ce petit pincement au cœur que connaissent tous ceux qui ont « promené » leur âme dans la corne de l’Afrique. Une ballade « journalistique » du diplomate Romain Gary dans l’espace et le temps des colonies françaises.

Bon, c’est certain, ça ne vient pas de sortir mais sa lecture (re) est un vrai plaisir littéraire et un témoignage humain et historique intéressant. dessin©RichardB

2011 Posted by | LivresLus | Laisser un commentaire

Fouché, l’instinct de survie

Stefan Zweig, Fouché, biographie,
traduit de l’allemand par Alzir Hella et Olivier Bournac

Pourquoi après le Hoover de Marc Dugain et avant d’attaquer les mémoires de Talleyrand, s’intéresser au Fouché de Zweig ?

Malsaine attirance pour les « pourris » de la politique, les  grands manipulateurs de l’Histoire, les « traitres » patentés du pouvoir ?  Non, tout simplement pour le caractère exceptionnel de ces personnages, pour leur force tranquille face à l’adversité, pour leur courage face à la mort sans cesse risquée lors de  chacune de leurs actions. Des anti héros, oui mais… héroïques. Ces disciples de Machiavel, hors du commun mortel, ont la faculté d’être au bon endroit et quand il  le faut ; « ici et maintenant » aurait dit un autre grand manipulateur du 20e siècle. Ce sont de fins psychologues, dénués de tout scrupule et sans pitié ; des êtres d’une infinie complexité mettant souvent en œuvre une stratégie d’une grande simplicité : l’élimination par tout moyen d’une quelconque adversité. Leur incroyable sens politique, leur rapidité de décision, leurs choix sans cesse affinés, leurs alliances jamais définitives et leur volonté sans faille leur permettent de traverser les plus terrifiants moments de l’Histoire,  se jouant même des grands personnages de leur époque.

Deux de ces « diables » ont vécu dans la même période, la fin du 18e siècle et le début 19e, et ils en ont partagé toutes les heures dramatiques, tantôt ennemis, tantôt alliés, jamais amis : Talleyrand et Fouché.  Tous deux savaient voir  » les orages futurs […]  derrière l’horizon » et ne jamais affronter les tempêtes sans abri.

Écoutons Chateaubriand présenter nos deux hommes, comme à son habitude si simplement et pourtant avec tant de force :  » …  Tout à coup une porte s’ouvre: entre silencieusement le vice appuyé sur le bras du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouché ; la vision infernale passe lentement devant moi, pénètre dans le cabinet du roi et disparaît. Fouché venait jurer foi et hommage à son seigneur ; le féal régicide, à genoux, mit les mains qui firent tomber la tête de Louis XVI entre les mains du frère du roi martyr ; l’évêque apostat fut caution du serment. […] (Mémoires d’outre tombe)

De ces deux personnages de l’Histoire de France, Fouché est vraiment à part. C’est un joueur. Rien ne l’intéresse que la confrontation,  l’ombre, la machination (le plus merveilleux de tous les jeux). Et rien ne résistera à la pugnacité et au machiavélisme du ministre de la police : la Royauté, les Montagnards, les Jacobins, la Convention, la République, Robespierre, Barras, l’Empire.

Napoléon lui-même craignait Fouché (ombre rampante derrière sa lumière). Il en fut le plus grand adversaire et le trophée le plus célèbre.

Ajouté au talent de Stefan Zweig, cette biographie se lit comme un polar, ou plutôt comme l’un de ces bons livres d’espionnage, où l’on ne sait plus qui joue avec qui, ou contre qui.

Sauf le maître du jeu.

2011 Posted by | LivresLus | Un commentaire

Ronis, l’irréel dans le réel

J’aime beaucoup les photographes du 20e siècle, vous savez ceux qui n’avaient pas encore de couleurs, de téléobjectifs démentiels, de carte SD à 10000 photos de mémoire, d’écran pour vérifier la qualité de leur instantané instantanément ; enfin, les photographes d’avant avec cuves, planches contact et tirage salle de bains.

Parmi eux, il y a mon favori (avec Cartier-Bresson)  Willy Ronis. Photographe du réel,  ce dernier apporte sur nombreuses de ses photos une touche d’irréel, d’ailleurs, de… allez, j’ose, de mondes parallèles aux significations multiples. A vous d’imaginer, semble t-il nous dire.

Un beau cadeau de Noël .

2010 Posted by | LivresLus | 2 commentaires

Loti, fantômes d’Orient

« Mon mal j’enchante ». PL

Je lis actuellement ce recueil de ballades en Orient sur des textes de Pierre Loti.

 » La fascination pour Pierre Loti (1850-1923) l’homme de lettres et Julien Viaud l’officier de marine en proie au vertige du double et à la tentation de l’Orient reste entière.

Cet hommage à un écrivain  »né sous le signe de l’adieu », académicien à quarante ans, est une invitation au voyage comme au  »ressouvenir » : Constantinople, Alger, l’Egypte, le désert du Sinaï mais aussi le  »calme blanc » des brumes de l’Islande et la mélancolie de l’enfance à Rochefort…

L’ouvrage fait résonner les correspondances entre ses textes les plus célèbres – Aziyadé, Pêcheur d’Islande, Le Désert, Prime jeunesse, Fantôme d’Orient- et une centaine de peintures et oeuvres sur papier provenant de collections publiques et privées.

Delacroix, Decamps et les orientalistes peignent son univers aux couleurs de  »l’Ailleurs ». A Dauzats, Gérôme ou Brokman revient la part d’illustrer ses rêves d’espace et d’oubli. Des objets d’art et des autochromes donnent corps à la chimère architecturale de la maison natale de Rochefort. Enfin de nombreux dessins peu connus de la main de Julien Viaud / Pierre Loti viennent compléter le portrait de cet infatigable navigateur, héros mythique de la littérature postromantique française. »

Collectif, Pierre Loti. Fantômes d’Orient, Editions Paris-Musée, Paris, 2006, 174 p., 30 €. ISBN : 2-87900-962-6

2010 Posted by | LivresLus | Laisser un commentaire

La route

Cormac Mc Carthy prix Pulitzer 2007

Ou, quand l’humanité rejoint l’animalité pour créer l’humalité. Il est des livres qui vous tombent des mains, d’autres sont oubliés dès la dernière page refermée, d’autres encore restent promesse de lecture.

Certains, peu, vous marquent profondément. « La route » fait partie de ces petites merveilles qui fleurissent dans le champ des médiocres poussées littéraires annuelles. La personne qui me l’a conseillé m’avait prévenu : attention chef d’oeuvre ! Raison à toi Greg, merci pour ce judicieux conseil.

Bon, La route, en fait, c’est quoi ? L’humanité qui s’efface lentement, laissant force et désespoir occuper un monde dévasté, celui de Mc Carthy. Une route qu’empruntent un père et son fils, cheminement dans un espace irrémédiablement détruit, cheminement aussi dans l’horreur d’une société en ruine où toute valeur de devenir est bannie, où le seul espoir qui demeure est, comme le dit le père à son fils : « se lever le matin« .

C’est un livre désespéré, noir, sans cause établie ni raison fournie. Une catastrophe, des personnes jetées sur les routes, certaines victimes, d’autres bourreaux, tous pessimistes. La quête de l’homme et de son fils est de trouver des « bons ». Existent-ils encore ces hommes bons ou bien ne sont-ils qu’une invention du père pour cultiver un mince espoir dans le jeune esprit qui ne comprend plus son environnement, qui ne découvre que terribles traces des méchants ? Et pourtant, l’amour est partout, comme… pas encore inventé, ou comme préservé au fond de son caddie de fortune par le père. Un cadeau pour son fils. Pour l’humanité qui reviendrait.

Côté style, du nouveau aussi. Ecrit sous forme de chapitres assez courts, on ressent bien la terrible force du quotidien. C’est la seule réalité pour les personnages du livre.

Hier, oublié. Demain, n’existe pas. Dans La route, seul le présent est. Faites une petite réflexion sur ça et vous regarderez autrement la société qui vous entoure. Oui, je sais ! pour l’oublier aussi vite et se replonger dans le confort rassurant de notre société de progrès, de richesses et de générosité.

Que vous ayez vu le film ou pas, lisez La route. Vous ressentirez une autre émotion, beaucoup plus forte que celle délivrée (ou pas) par le film. Personnellement, je n’irai pas voir le film. La route est un livre qu’on devrait imposer à tous les râleurs du rien, aux défaiseurs du tout, aux insatisfaits permanents et aux sur-nantis de la vie.

Et pensez aussi, que, aujourd’hui, sur les routes actuelles, dans la vraie vie, même sans catastrophe de cinéma,  il existe hommes et situations du roman, à la recherche d’eau, de nourriture, de gîte. Une humaine affaire bien plus importante  et plus urgente à régler que… allez, même que le réchauffement de la planète.

©RichardB

extraits :

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2010 Posted by | LivresLus | Laisser un commentaire

La malédiction d’Edgar

Hoover – les petites fiches de…

Alors qu’en France est soulevé le scandale des notes de l’ancien directeur des RG, Yves Bertrand, je vous propose la lecture d’un ouvrage édifiant sur le monde souterrain du renseignement aux USA et en particulier sur le maître en la matière, Edgar Hoover. Cet homme a été le patron du FBI pendant près de… cinquante ans ! Imaginez l’un de nos ministres de l’intérieur (à votre choix, selon vos goûts..) demeurer aussi longtemps en poste et traverser les périodes gaullienne, pompidolienne, giscardienne, mitterrandienne et chiraquienne assis sur le même fauteuil, dans le même bureau, la main fermement posée sur fiches, cahiers ou carnets, récoltés soigneusement, classés méticuleusement, divulgués avec parcimonie et fine sélection.

Roosevelt, Truman, Eisenhower, Kennedy, Johnson et Nixon, voilà la liste des patrons successifs, du plus puissant pays du monde, chacun manipulés par les invisibles fils du marionnetiste Hoover

Il est vrai que l’époque de Hoover se prêtait mieux à cette longévité qu’on a du mal à imaginer de nos jours. Mais enfin, réduisons-en la durée et ne conservons notre homme super flic que dix ans en place. Imaginez quand même ! Froid dans le dos, non ?

hoover1Bon, je reviens à Edgar Hoover , américain, boss du FBI de 1924 à 1972. Une paille ! et encore, il a fallu qu’il meure pour libérer la place, sinon Obama… non, là ça fait trop, même pour ce surhomme  directeur du FBI en 1924 a… 29 ans. La mort n’était pas fichée par Hoover, il ne pouvait rien faire pour s’en sortir une fois de plus.

Notre homme donc est mis sous surveillance par Marc Dugain dans son livre : La malédiction d’Edgar. C’est Clyde Tolson, son homme de paille au FBI (le numéro 2 de la maison quand même), l’ami très fidèle (et très intime) que Marc Dugain  a choisi pour nous conter cette longue  et intéressante période de l’histoire des USA (et donc du Monde entier).

Et là, accrochez-vous, ça déménage dur dans les légendes kennediennes véhiculées dans les parterres people d’une époque en mal de héros.  Aucun président des Etats-Unis n’en sort indemne. L’homme du combat anti-communiste, celui qui adorait la politique mais refusait de se soumettre à la petitesse de l’acte électoral, celui qui a fait le FBI, celui qui a institutionnalisé les écoutes téléphoniques (sans jamais se faire prendre – « le Watergate a été réalisé par des amateurs »), celui qui tenait à distance la mafia (qui elle le tenait aussi, ah! cette photo de lui en compagnie de… ), cet homme là était un monument de la politique de la cité. L’homme des basses oeuvres, détesté de tous mais accepté par tous, démocrates ou républicains, par peur ou par volonté de puissance, toujours par intérêt. ©RichardB

2008 Posted by | LivresLus | Laisser un commentaire

à l’ombre d’Eux

« Le Général et le journaliste » Jean Mauriac Ed. Fayard

Jean Mauriac fut journaliste à l’AFP et détaché permanent de cette agence de presse auprès de l’un des plus grands hommes d’État français, Charles de Gaulle. De la Libération au départ de la présidence de la République en 1969, seul journaliste autorisé à fréquenter son environnement proche, il a suivi tous les grands déplacements du Général. Une position flatteuse et jalousée, avec, bien évidemment des contraintes, morales quant à son engagement personnel, et éthique quant à l’information délivrée, ou non, à ses patrons de l’AFP. Ce qui lui posa de nombreux cas de conscience et quelques décisions incertaines oscillant entre sa fidélité à l’homme politique et son professionnalisme.

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2008 Posted by | LivresLus | Un commentaire

L’élégance du hérisson

Inutile de vous présenter les personnages principaux de « L’élégance du hérisson  » (voir 4e de couv.), les critiques littéraires du livre de Muriel Barbery vous les ont déjà « vendus ». Vendus ! quel méchant mot pour des êtres humains, dirait Renée la concierge cultivée si pointilleuse sur l’usage de la langue française et si discrète sur ses dispositions intellectuelles. Oh ! ils ne méritent pas mieux ! répliquerait Paloma, l’enfant surdouée aux pensées profondes et à l’humour dévastateur. Bof ! rajouterait Léon le chat de la mère Michel en reformant sa boule de poil, sans un regard pour ses compères félins du 4e étage

Dans ce riche immeuble, de nombreux habitants défilent sous les yeux de la concierge, et les nôtres. Une chronique de la société bourgeoise qui mêle jeunes et anciens, socialistes caviar et catholiques déprimés, drogué et hystérique, livreur et conseiller d’Etat… Et tous affichent le masque de leur condition, de leur statut, de leur richesse. Et tous trichent !
Tous ? non, pas le dernier emménageant, le Japonais Kakuro Ozu, le maître des chats sus nommés. C’est mon préféré, même s’il ne se présente que tardivement dans le roman. Son arrivée va bouleverser l’ordre bien établi des comédiens de la vie logés au 7, rue de Grenelle. Il devient la renaissance espérée de l’adulte Renée et l’espérance retrouvée de l’enfant Paloma, faisant sortir de leur tanière secrète la « vieille » dame trop érudite pour une concierge et la fillette trop intelligente pour accepter l’enfermement bourgeois qu’on lui promet. Kakuro est l’être que l’on aimerait croiser dans sa vie, un être qui pénètre les esprits, rassure les âmes et sonde les cœurs, ravive la braise endormie, calme la flamme égarée.
Et puis il y a Manuela, l’amie fidèle de Renée, sans un brin de culture, un véritable cliché de femme de ménage portugaise traînant ses plumeaux et ses regards dans les appartements des « gens de la haute ». Manuela, la présence du thé des mardis et jeudis, la fée du logis qui dans sa basse condition voit les choses se dessiner et oeuvre pour qu’elles se réalisent.
Kakuro et Manuela au service de Renée et Paloma, c’est la leçon d’amour du livre. Et quelle fin ! triste, mais si belle.
Le chat Léon, « grosse outre obèse », s’en fout. Pense-t-il, lui aussi, comme Paloma que « C’est peut-être ça, être vivant : traquer les instants qui meurent » […] « Un toujours dans un jamais » ?

Un très bon livre, sans tomber dans « l’hérissomania » médiatique qui a suivi – précédé – son succès en librairie.

©RichardB

Une « pensée profonde » de Paloma (12 ans) : « Je ne vois que la psychanalyse pour concurrencer le christianisme dans l’amour des souffrances qui durent. »

Une analyse de Renée, sur l’autodidactie : « … elle fait l’offrande d’une liberté et d’une synthèse dans la pensée, là où les discours officiels posent des cloisons et interdisent l’aventure.« 

2008 Posted by | LivresLus | 2 commentaires

Quand Philo rencontre Psycho


Irvin Yalom « Et Nietzsche a pleuré« 

Editions Galaade – article également commenté sur AgoraVox

Quand la philosophie rencontre la psychanalyse, du moins la pré-psychanalyse, on craint les profondeurs dans lesquelles on risque de tomber, de se perdre et de se décourager. Et bien non ! Le livre d’Irvin Yalom évite les embûches du genre et se lit comme un roman passionnant. 

Le docteur Breuer, sommité du monde médical, est très intéressé par l’âme humaine et la relation qu’elle entretient avec le corps. Il est en proie lui-même à moult questionnements existentialistes. Bourgeoisement bien marié, il est une personnalité bien établie de la société viennoise. Ah ! j’oubliais, il a pour ami un jeune médecin en formation, souvent admiratif pour son aîné mais déjà un peu omnibulé par de curieuses idées sur l’esprit de l’homme. Le nom de cet inconnu, Sigmund Freud.

Poussé – à son insu – par la machiavélique Lou Andréas Salomé dans le cabinet du docteur Breuer, Frédéric Nietzsche dévoile sa nature, sa remarquable intelligence, ses doutes et, surtout, le rapport avec son corps martyrisé par de longues périodes de maladie. Humain, trop humain, qu’il devient le moustachu avec sa misanthropie presque pathologique, la hantise de ses rapports aux femmes et ses terribles maux de tête !

Alors, sous la plume de Yalom, les deux hommes du 19e siècle se livrent à une confrontation intellectuelle étourdissante, inventant ce qui deviendra une nouvelle science médicale : la psychanalyse. Notre philosophe en devenir fait ressortir « les vestiges de terreur surnaturelle profondément enfouis » dans l’esprit du docteur pré-psy. Qui se venge en arrachant une larme finale de doute au philosophe endurci… qui a peur de mourir seul. Une rencontre de titans, entre un philosophe qui « comprend son malheur et l’accepte » et un docteur qui consent à ouvrir son esprit pour mieux soigner l’autre. Deux titans qui se renforcent en s’affaiblissant. Qui guérit qui ? Deux auto-analyses de… folie, je vous dis !

Qui donc a inventé la psychanalyse ? Freud ? Breuer ? ou… Nietzsche ? Allez ! disons le premier, en piochant chez les deux autres. Quelle est la science première de l’esprit, la philosophie ou la psychologie et ses dérivés ? Pour l’amoureux de philosophie que je suis, il n’y a pas daguerréotype (19e oblige !), l’étude de l’homme dans son humanité passe bien avant celle de l’homme examinant son nombril défaillant ; mais cela est un autre sujet. RichardB

Quelques extraits :

Nietzsche

– Peut-être que mon corps et ce « moi » (sa psyché) ont ourdi un complot dans le dos de mon propre esprit.
– Ce qui ne tue pas me rend plus fort […] C’est pourquoi je vous répète que ma maladie est une bénédiction.
– Aurai-je la capacité de lui apprendre à transformer le « cela fut » en « c’est ce que j’ai voulu » ?
dit-il en parlant du Dr Breuer. C’est le « deviens ce que tu es » pindaro-nietzschéen. Amor fati.
Et ceci, d’une grande poésie : – Il faut porter du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse.

Breuer
On ne choisit pas, à proprement parlé, une maladie ; en revanche on choisit bel et bien l’angoisse, et c’est l’angoisse qui se charge de choisir la maladie !
– Dans votre coma vous avez prononcé certaines phrases. Dont : « Aidez-moi ! » Vous l’avez répétée plusieurs fois.

– Si un ami est malade offre asile à sa souffrance ; pour lui, une couche dure, un lit de camp.

Pour moi, les phrases parmi les plus révélatrices quant à l’apport de l’un à l’autre tout au long de cette rencontre sont, pour Breuer : « Qu’ai-je appris ? Et bien, peut-être à vivre l’instant présent afin qu’à cinquante ans je ne contemple pas mes quarante ans avec des remords. Et aimer le destin. » ;
et pour Nietzsche, cette merveilleuse phrase de Yalom : s
i mes larmes parlaient, elles diraient : Enfin libres !

Petit débat sur ce billet sur AgoraVox  ©RichardB

2008 Posted by | LivresLus | 2 commentaires

L’aube le soir ou la nuit

J’aime bien lire les livres en décalage, loin du foin médiatique ou des courants d’air cultureux qui suivent les sorties littéraires.

L’aube le soir ou la nuit de Yasmina Reza
LE
suivre… épuisant, mais ô combien intéressant.

Yasmina Reza a pris son temps – le temps d’une campagne – pour tracer ce portrait du candidat président Nicolas Sarkozy. Enfin, pas un portrait, car ici pas de détails, pas d’envolée romantique sur la grande Histoire d’un pays, ni de sel croustillant des cancans franchouillards. Non, ce livre me fait penser à une aquarelle, si délicate à réaliser tant les coups de pinceaux donnés sont rapides et définitifs, ou des esquisses répétées d’un personnage toujours en mouvement, dans un paysage sans cesse renouvelé. Et l’art de l’aquarelliste c’est de ne pas se permettre les retouches, les remords. Ça devient ce que c’est jeté.

Autre analogie sur le style de Yasmina Reza dans ce livre, cette prégnante impression que chaque page, chaque chapitre prend consistance dans un éclair de flash. Pas celui d’Elodie la photographe qui collait aux basques du candidat mais bien ceux de l’auteure dont l’effacement -voulu- dans l’équipe se voyait ainsi troublé par de fulgurantes interventions du personnage de son livre. Puis fondu au noir, jusqu’au prochain éclair, facile d’en faire un film. Combien de jours ont duré ces « noirs » en regard aux fulgurances sarkosiennes. Trop certainement. Un reproche quantitatif à madame Reza : tant de bruit pour ça ! à moins qu’un tome deux soit en préparation ? Vu le talent littéraire de l’auteure, le long temps passé auprès du candidat – à la personnalité aussi marquante – ce livre aurait pu nous offrir un peu plus que ces 180 pages. Et plus d’éclairs.

Beaucoup de lecteurs ont été déçus par le contenu du livre, rien de nouveau, rien d’intéressant, rien d’essentiel… sur le candidat, disent-ils. Oui, mais c’est de la littérature pas du marketing de parti politique ou de vendeurs d’images et de mots qui surgissent avant chaque élection. On aime ou pas, mais le style est nouveau pour le genre.

Pour ma part sa lecture m’a été agréable, j’en même tout fait pour oublier le nom du candidat et mieux apprécier ce jeu de vie qu’est la course au pouvoir d’un homme qui sans cesse s’enfuit pour « déjouer l’encerclement des murs, leurs silencieuses manoeuvres.

©RichardB

Quelques « extractions » commentées :

Un voyage pour où ? vers « la dernière marche […] presque arrivé en haut. » dit le candidat NS. « Existe-t-il dans une vie humaine un espace qui s’appelle « en haut » ? Quel désenchantement si cela était. » écrit dans la foulée Yasmina Reza. Philosophie.

Puis, toujours YR, en parlant des hommes politiques : « Ils jouent gros. Ils sont à la fois le joueur et la mise. » Je n’ai pas continué de lire la phrase car je me suis dit qu’on en est tous là dans la vie. Dès qu’un challenge est à relever, on s’expose. Autant que les politiques. Qui ont, certainement, plus de moyens de se retourner que le citoyen lambda. Et puis la fin de la phrase de Reza est arrivée : Ils ne jouent pas leur existence, mais plus grave, l’idée qu’ils s’en sont faite. Vrai, le moteur d’un homme – ou d’une femme – qui aspire à de hautes fonctions a presque toujours, et uniquement, pour carburant l’ego. Surtout en politique.

Quand elle l’entend dire « La fragilité, c’est ce qui rend la solidité supportable. », le voit-elle fragile ou solide ? Et nous ?

Et « rester en devenir ». L’obsession de tous ceux à qui j’ai donné un nom et une voix. » Le bain de la politique. Reza a du vraiment s’y sentir étrangère.

Quelques phrases crues prononcées par NS sont relevées par l’auteur. En citant son adversaire du PS : « Est-ce qu’elle m’aide ? […] Ce n’est pas sûr que le fait d’être nulle soit forcement un handicap en France ! » On apprécie ou pas, on est d’accord ou pas, mais, dans toute sa crudité… la question est posée.

Sur les artistes apportant leur soutien et qui « endossent avec une gravité furieuse le statut d’intellectuel au lieu de demeurer dans leur domaine et leur raison d’être : la fantaisie. Tout est dit, il y a bien deux sortes de micros. Confusion des genres néfaste.

Et sur le débat de la « médiacrité » ambiante que je soulève par ailleurs dans ce blog : « Je suis une source inépuisable pour les articles de merde. » dit NS. Il n’a pas tort. Mais il n’aurait peut-être pas fallu le dire à deux journalistes de quotidiens dits sérieux (Le Monde et Le Figaro) et réserver cette remarque aux médias… de merde. Quoique, par ailleurs, on peut relever, ici où là, une certaine baisse de qualité des médias dits jusqu’alors… de qualité. « Les faiseurs de bruit. » dirait Yasmina.

2008 Posted by | LivresLus | Un commentaire

Le pingouin

« Il n’y a que dans les dessins animés que l’on voit des pingouins joyeux. »

Qui pourrait donc se vanter d’avoir eu un pingouin en « tenue de demi-deuil » assister à son enterrement ? Bon, d’accord, personne de vivant ! Mais c’est bien ce qui marque le lecteur visitant le cimetière des « petites croix » de Kourkov. Un polar crayonné sur filigrane social d’ancien pays de l’Est, l’Ukraine.

Kourkov nous convie à une promenade désenchantée, aux personnages absents/présents et neurasthéniques, à l’image d’un manchot royal cardiaque et dépressif qui apparaît dans l’entrebaillement d’une porte, fixe son monde (et le lecteur) d’un regard triste et continue son chemin dans le couloir d’un appartement, vers le courant d’air froid d’une fenêtre spécialement ouverte pour lui. Ouverte sur un autre monde, oublié. Ouverte sur un avenir compté en jours, celui des « petites croix » écrites par son maître.

Curieusement, ma découverte (tardive) du Pingouin de Kourkov survient après celle du Bureau des assassinats de London. Lisez les deux, un régal ; et vous saisirez l’analogie. RichardB

Sur Andreï Kourkov et sur Le pingouin (traduit du russe par Nathalie Amargier)


2007 Posted by | LivresLus | 2 commentaires

Existences d’artistes : squats au Louvre

Les « Existences d’artistes » recueil de G Lenôtre

Dans cet article nous nous rendons dans un des temples de l’art pour y rencontrer de « drôles d’habitants »

Le Louvre, au début du XVIIe siècle, était un « monde à l’état de chaos ». de Philippe-Auguste à François 1er et Henri II, l’écrin de la monarchie n’en finissait pas de démarrer des chantiers. « Henri IV se demanda à quoi allait servir cette galerie du Louvre rêvée par ses prédécesseurs… un corridor long de quinze cents pieds qui ne conduisait nulle part…«  La Grande galerie (460 m côté Seine) était censée relier le Louvre et le château des Tuileries. Lenôtre dit : c’était un magnifique décor pour le bord de l’eau ». Inachevé : « Du provisoire qui durera jusqu’à Napoléon III.« 

Et nos artistes entrent en scène. Pour les remercier et afin « qu’ils y logeassent et fussent désormais délivrés de l’angoisse du terme à payer« , le bon Henri leur attribua le sous-sol, le rez-de-chaussée, l’entresol et le premier étage. Et l’on voit donc une situation très particulière, impensable de nos jours, où le souverain loge aux étages supérieurs d’un palais occupé dans ces sous-sols par des artistes et leurs familles. Le tout dans une correction de bon voisinage. Des gens sérieux, ces artistes (l’architecte Levau, l’ébéniste Boulle, le gazetier Théophraste Renaudot.

Mais quand la cour s’en fut… ce fut autrement. « Quantité de gens sous prétexte qu’ils maniaient le pinceau ou l’ébouchoir se faufilèrent dans l’immense bâtisse et s’y octroyèrent un logement. » Et puis on maçonnait, on creusait, on cloisonnait, on entresolait… des murs se montèrent, des balcons apparurent, « le peintre Watelet, poussant plus loin le sans-gêne, transporta de la terre et des arbres afin d’y créer un jardin suspendu. »

« Partout émergèrent des tuyaux de poêle, des conduits de latrines, des gaines de briques pour les fourneaux de cuisine. Partout des poulaillers, des écuries, des lavoirs, des linges qui sèchent. Le Louvre est un caravansérail « . « Quel joyeux phalanstère et quelle bonne camaraderie ! » Un sympathique foutoir, dirait-on de nos jours.

« Fragonard est le réveille-matin de la ruche. Rond, replet, fringant, toujours alerte, toujours gai, il trotte de porte en porte, muse des heures entières, boudiné dans une vieille houppelande grise, sans agrafes, ni pattes, ni bouton serrée à la taille par n’importe quoi : un bout de ficelle, un chiffon. «  Ici sont passés les sculpteurs Pigalle et Mouchy, et Sylvestre, maître à dessiner des enfants de France, le peintre Regnault, le pastelliste la Tour, le sculpteur Pajou, Mme Coster-Vallayer, membre de l’Académie royale, Joseph Vernetet c’est là que naîtra Horace Vernet ; et puis les Lagrenée, Greuze et Gounot vieil homme de quatre-vingt-dix ans qui eut pour fils le peintre François-Louis et pour petit-fils Charles Gounot.

Le Louvre se dégrade. Le temps passe, le local concédé à vie, personne ne déloge les artistes. « les artistes continuent d’habiter le palais des ci-devant rois, en vertu d’un bail passé avec …Henri IV« .

Personne ? Si. « La France s’est donnée à un petit Corse, qui, en cinq ans, a conquis plus de pouvoirs que n’en eut jamais Louis XIV. Il ferma quelque temps les yeux et entreprit de restaurer et de remplir de merveilles la Grande galerie. Mais un jour, avisant les tuyaux de poêle sortant des fenêtres, les femmes cuisinant ou chauffant la lessive à tous les étages : « Ces bougres-là finiront par brûler mes conquêtes !« . On peut imaginer ses craintes. Le lendemain, l’ordre d’expulsion fut donné.

Voilà, dans cette galerie basse logea, « durant plus d’un siècle, le plus glorieuse légion d’artistes dont notre pays s’enorgueillit. »

Ces « bougres-là » qui… peuplent nos musées ! dont le Louvre

©RichardB

2006 Posted by | LivresLus | Un commentaire

Existences d’artistes : Madame d’Aulnoy

Les « Existences d’artistes » de G Lenôtre
(présentation du livre iCi)

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oiseau-bleu.jpg« Oiseau Bleu, couleur du temps,
Vole à moi promptement.
« 

Madame d’Aulnoy, la conteuse de lOiseau bleu. Imaginez-la. Douce femme au regard tendre, au coin d’une cheminée avec quelques enfants qu’elle enchante de ses contes… « en leur distribuant des oublies et des gimblettes.«  Vous avez tout faux ! envoyez les enfants au lit, ce qui suit n’est pas pour eux. Remplacez les princes charmants par des amants, les siens et ceux de sa mère ; oubliez la douceur et entendez les gras complots des deux commères.

A seize ans elle se maria, avec le baron d’Aulnoy-en-Brie dont je ne peux résister au plaisir de vous faire « écouter » le portrait de G Lenôtre : «  il avait trois fois l’âge de son épousée ; fort bel homme, droit de taille et solide de tout le corps, il avait une manière de sourcils relevés, le poil ferme et dru et des moustaches piquantes ; de plus ses moeurs étaient celles d’un lansquenet, grand buveur et chaud de la langue, ferrailleur, taquin, fripon, sentant le bouc et le tabac, et jurant à lui tout seul comme tous les templiers épars sur la surface du monde chrétien. » On croirait le voir apparaître, non ?

mmeaulnoy.gifAprès deux enfants, lassée du charmant baron, Marie-Catherine, et sa mère, et leurs amants décidèrent de dénoncer le mari comme traitre au roi. Emprisonné, relâché, D’Aulnoy ne revit pas son épouse qui s’enfuit pour échapper au sort de ses compères de cabale (la tête tranchée). Madame d’Aulnoy échappa à la maréchaussée qui, « la trouvant dans son lit, baillant et fort insouciante, lui accorda la permission d’aller passer une chemise, attendu qu’elle n’en avait pas, ainsi que que chacun pouvait s’en assurer. » Elle s’échappa par une porte dérobée.
Plus tard, en exil en Espagne, elle devint auteure de contes célèbres et fut pardonnée par le Roi.

Elle devint amie avec Madame Ticquet, « dont le mari, conseiller au parlement, fut trouvé un matin percé de coups, sous le porche de sa maison. « . Tiens! une émule. Madame d’Aulnoy ne se remit jamais de sa peur d’être à nouveau poursuivie (à tort cette fois) ; « la vue des officiers du guet, moustachus, fort rodomonts l’épée au clair et des torches à la main, se présentant de par le Roy, avait mis la conteuse en grand émoi« .

Son amie fut décapitée. Madame d’Aulnoy en trembla jusqu’à sa mort. Pourtant, dans son conte l’Oiseau bleu, c’est elle qui écrit :aulnoy.JPG
« Il faut laisser faire le temps ;
Chaque chose a son point de vue ;
Et quand l’heure n’est pas venue,
On se tourmente vainement.
« 

Ce qu’en pense notre académicien, G Lenôtre : « et elle comprenait que son bel Oiseau bleu avait une tache de sang à ses ailes couleur de temps. »

©RichardB

2006 Posted by | LivresLus | 2 commentaires

Existences d’artistes : Voltaire

Premier invité du livre

Existences d’artistes (présentation ici)

Honneur au personnage « rigolo » de la couverture. Un sacré bonhomme, l’homme aux tant de coÿonnades écrites (c’est lui qui le disait). 

Voltaire François-Marie Arouet 1694 – 1778. L’homme du Grand siècle? et à la longue vie ! pensez-donc, il aurait pu, enfant, rencontrer Racine et, vieillard, gronder Chateaubriand enfant.

Que nous apprend G Lenotre de l’existence quotidienne de notre homme des Lumières ? En préambule, cette phrase terrible :
« Quand il naquit, il était mort – ou à peu près. Il paraissait si chétif qu’on n’osa pas, crainte de le tuer tout à fait, lui verser sur le front les quelques gouttes nécessaires à l’ondoiement... ».
Bon, j’entends déjà les psys s’agiter : choc émotionnel dès son enfance… pas même une goutte d’eau … refus du curé de se le mouiller… aversion pour le clergé normale.

Mais reprenons le cours des faits petit-historiques de notre G !

« Son enfance fut débile, son adolescence maladive, sa jeunesse sans vigueur. » Lenotre précise que jamais sa barbe ne poussa, ce qui explique pourquoi, faute de se raser, il rasa les autres ! Non, je joue encore au psy, annulez cette remarque. La vie du pauvre Arouet ne fut que plaintes et misères (sauf d’argent). A vingt-six ans il ne digérait plus et devint d’une « maigreur de stylite« .  Après une petite vérole – soignée avec deux cents pintes de… limonade ! – il s’essaie à tous les remèdes en vogue, petit lait, essence de cannelle, petites boules de fer avalées pour la digestion. « N’est-ce pas ainsi qu’on rince les bouteilles sales ?« . Sans compter lavements (douze par mois !) et autres médecines « de quoi tuer vos trois académies« , lui écrit Frédéric II en lui envoyant les pilules de Stahl (fabriquées par son cocher).
« Ses dents tombent, il la fièvre, il se roule de coliques, il devient aveugle, il n’entends plus, il a des vertiges, il perd la voix… Et il parvient à vivre quatre-vingt-quatre ans ! » Un miracle de longévité ! Non, pas de miracle, pardon François-Marie !

« Il était d’une propreté extrême, qualité assez rare à l’époque« . Et malgré ses « tortures« , il travaillait vingt heures par jour (dont près de seize, allongé sous un édredon, dans son lit couvert de livres et éclairé par trois bougies). « Ce bouillant polémiste grelotta pendant toute sa vie« . A ses côtés, une écritoire. Il ne dormait que quatre heures par jour, « abusait du café, dont il absorbait jusqu’à vingt tasses dans l’après-midi« , ne prenait qu’un repas, « le souper à neuf ou dix heures du soir« . « Et son mets préféré était les lentilles » mais, il adorait les confiseries – qui ne lui rendaient pas !

L’éternel geignard, logé à Paris chez le marquis de Villette, subit une fin de vie encore plus terrible. Je dis bien subit, car son entourage, M. de Villette et Mme Denis en particulier, devinrent les véritables imprésarios de cette « apothéose finale » – qu’ils voulaient leur – et « contribuèrent grandement à sa mort, s’étant obstinément refusés… à remballer l’octogénaire et à le reconduire vers Ferney« . Pendant qu’il se mourait sans soin – ou par trop de soins – les deux compères, couchés sur le testament du célèbre et très riche vieillard, organisaient les visites du Tout-Paris à son chevet… comme on tenait salon. « si je racontais en détail l’abandon affreux et l’état misérable où M. de Voltaire s’est trouvé réduit les vingt derniers jours de sa vie ; le coeur en saignerait de douleur et d’horreur.« .

« Laissez moi mourir ! » fut le dernier cri de Voltaire. Une grandeur misérable. Paradoxes d’un homme aussi affaibli qu’infatigable, aussi noble que mesquin, aussi fragile que solide.

Mais le pire de votre lecture est à venir. Du cerveau, du cœur et du… reste.

Le pharmacien Mithouard emporta chez lui le bocal contenant de cerveau de l’Illustre. De propriétaire en propriétaire, on suit sa trace au gré des ventes et dons, jusqu’en 1870, chez un certain Labrosse, pharmacien également. Puis, plus de nouvelles du cerveau !

« Le cœur n’eut pas moins d’aventure« . M. de Villette avait gravé un vers de sa composition sur la boîte renfermant le cœur de Voltaire : Son esprit est partout et son cœur est ici. Voltaire n’était pas un poète, mais peut-être méritait-il mieux comme poésie finale. Et les visites du cœur éteint du défunt reprirent ; une véritable agence touristique que ce M. de Villette ! Puis, au fil des changements de « mains », et depuis 1864, la petite boîte de vermeil se trouve à la Bibliothèque nationale de France, placée dans le socle de la statue du « Voltaire assis » de Houdon (1781).

Et les restes de ses restes sont au Panthéon (c’est l’ancien de la maison). L’endroit des grands hommes aux grandes œuvres. Et aux quotidiens parfois si terribles.

©RichardB

une biographie

2006 Posted by | LivresLus | 5 commentaires

Existences d’artistes

Parfois, les nettoyages de printemps, même réalisés en novembre, permettent de retrouver des vieilleries abandonnées, de faire émerger des souvenirs profondément enfouis ou, tout simplement, de feuilleter de nouveau quelques livres oubliés.

Entassés sur mon bureau, quelques bouquins dépoussiérés attendaient leur destinée : autre rayonnage de ma bibliothèque ou… bibliothèque municipale, ici ou ailleurs.

L’un d’entre eux, avec sa couverture polychrome au personnage figurine, plume à la main et bonnet de nuit sur la tête, attira mon attention et me fit spontanément me diriger vers le fauteuil de mes lectures.

C’était un petit format de chez Grasset, imprimé en 1940 et écrit par un académicien G LENOTRE. Homme original quant au choix de son nom de plume puisqu’il reprit celui d’un illustre homme de sa famille, le jardinier Le Nôtre, en y ajoutant une initiale de prénom qui n’en était pas un :  » Le G. que j’ai mis devant ne signifie ni Georges, ni Guy, ni Gaston, ni même Gédéon, comme certains le croient et le disent, mais tout simplement Gosselin, qui est mon nom de contribuable« . Un historien réputé qui mourut avant de siéger et ne prononça jamais de discours à l’Académie française.

Le titre de cet ouvrage de la collection « La petite histoire » glané dans une brocante : Existences d’artistes de Molière à Victor Hugo.

De l’intimité des grands artistes, réconfort de quotidiens qui ressemblent furieusement aux nôtres ou parfois s’en éloignent dramatiquement.

Je me suis replongé dans la « petite », parfois très petite, histoire de ces grands hommes, pour mon plaisir. Pour le vôtre, j’espère.

Je parlerai des uns ou des autres, sans suivre l’ordre du sommaire de Lenôtre, au gré de mes envies et une fois par semaine. Nous y croiserons (pour la littérature) Molière, Diderot, Chateaubriand, Balzac, Flaubert, Hugo et d’autres moins éclairés par la félicité.

Premier invité

Honneur au personnage « rigolo » de la couverture. On ne devrait d’ailleurs pas s’ennuyer avec un pareil bonhomme : Voltaire François-Marie Arouet 1694 – 1778. L’homme du Grand siècle ; et à la longue vie ! pensez-donc, il aurait pu, enfant, rencontrer Racine et, vieillard, gronder Chateaubriand enfant.

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Permis de tuer

Le bureau des assassinats

ou : La morale au dessus de la morale de Jack London

Un roman d’une légèreté… terrible. On y tue allègrement avec tact, intelligence, philosophie et sans jamais déroger à la… morale. Oui, mais de quelle morale parlons-nous ?

J’ai eu l’impression de lire un roman de (à la) Jules Verne, dans lequel les péripéties se succèdent, l’espace et le temps deviennent cercle où s’évanouissent un à un les personnages de London. Sauf que les morts s’additionnent comme dans un film de Rambo. Comment truicider le client en huit leçons, en toute bonne foi en la morale de cet acte terrible : l’assassinat.

C’est le miracle de London. Nous faire lire une affaire, effroyable en fin de compte, comme un étourdissant polar sympathique et presque… moral. Car, tout est là ! au-delà de la morale, qui y a-t-il ? Si ce n’est une morale supérieure. Un roman léger qui peut vous entraîner dans des réflexions politico-philosophiques complexes. A-t-on le droit de tuer parce que la victime n’est pas très… morale ? A vous de juger, c’est une question de…

©RichardB  

Imaginez-vous à la tête d’un syndicat d’assassins qui tuent pour de l’argent, mais seulement quand le meurtre est justifié. Imaginez qu’un client apparemment de bonne foi obtienne habilement votre engagement de tuer avant de vous livrer le nom de la victime, et que cette victime, ce soit vous… Ainsi Ivan Dragomiloff, fondateur et cerveau du très secret et très moral Bureau des assassinats, signe son propre arrêt de mort et se trouve embarqué dans une mortelle partie de cache-cache. Ce roman inachevé de Jack London fut publié de manière posthume en 1963 avec une fin élaborée à partir de notes de l’auteur par un spécialiste de London. Il était indisponible en France depuis longtemps. Traduit de l’américain. Du même auteur : L’Appel de la forêt ; Croc-Blanc ; Martin Eden.

 

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Murakami, un livre

Murakami2
« Les amants du Spoutnik » est un bon roman, d’amour (ou non), d’amitié (ou non), de quête (encore et toujours chez cet auteur) mais il est surtout le roman d’une question posée : qui suis-je ? et d’un état : la solitude (sans cesse à l’esprit des personnages… et du lecteur). La traduction en français est de Corinne Atlan.
Mais, cette fois, l’ami Murakami ne m’a pas transporté dans sa machine à rêver. Je suis resté sur ma… fin. Facile jeu de mots, j’en conviens, mais lors de mes lectures précédentes, j’avais faim, très faim, une envie de dévorer ses mots, ses phrases, ses chapitres… voire de mourir de faim dans ses univers oniriques.

Les amants du spoutnik n’ont pas provoqué de bouleversements dans mon atmosphère ; elle est restée calme, réelle. Ce qui n’est pas la norme avec Murakami !

Rien à voir donc avec Kafka sur le rivage (le meilleur à mon avis) – Les chroniques de l’oiseau ressort, la course au mouton sauvage ou Après le tremblement de terre, un recueil de nouvelles que je vous invite à lire pour découvrir l’univers et le style de cet auteur. (Les liens sur les titres de ces livres vous entraîneront vers quelques analyses de blogueurs sur Murakami et ses ouvrages).

 » Pourquoi sommes-nous si seuls ? ] [ Cette planète continue-t-elle de tourner uniquement pour nourrir la solitude des hommes qui la peuplent ?  »

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Kafka sur le rivage

A lire !

Haruki Murakami
Editions Belfond
traduit du japonais par Corinne Atlan

Superbe roman mêlant rêves et quotidien dans les quêtes énigmatiques d’un jeune garçon et d’un vieil homme.

Un univers aux frontières de la réalité. Ou, parfois, au fil des pages et du cheminement des personnages, d’extraordinaires explosions oniriques nous invitent à franchir ces frontières.

Tous les personnages de ce roman (même les « secondaires ») ont une personnalité merveilleusement mise en lumière par l’auteur. Ils sont vraiment la matière de ce remarquable livre.

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