En Vrac & sans Trac

textes & photos : ©RichardB

Gravity, film et… nouvelle ?

La bande-annonce de Gravity, le dernier film de Clooney (et la ravissante Sandra Bullock) me fait penser à une nouvelle écrite par votre serviteur, il y a quelques années. Faudrait peut-être que je téléphone à Hollywood pour les éventuelles royalties. La voici en réédition spéciale ci-dessous.

Allez voir le film et dites moi si j’attaque ou pas. Que la force soit avec vous.

Nouvelle – ©RichardB

1-IMG_0848Voilà, je suis seul. Comme personne ne l’a jamais été. Sauf Adam, peut-être, au début. Et encore, lui ne savait pas que la solitude existait. Depuis, l’homme a toujours eu des problèmes avec la solitude. Il la fuit sans cesse ou la recherche désespérément. Être ou ne pas être… seul.

Moi, je n’ai pas eu le choix, je suis le nouvel Adam, mais sans pomme pour sauver ma solitude en chargeant l’humanité de remords. Un signe, une parole pourraient inverser cette fatalité, comme dans le Jardin ? Mais je ne suis pas croyant, alors point de salut miracle. Amarres rompues, liaison coupée. Perdu de vue, sans nouvelles. A la dérive l’Adam, pour le restant de ses jours. Seul… Déjà dit ! Je répète mes mots mais les choses se répètent au royaume de la solitude. Et le temps est long. En fait, ce n’est pas un royaume, même pas un no man’s land… puisque j’y suis. Ce n’est même pas un endroit, car on n’y est jamais au même… endroit. Je n’ai pas froid, je n’ai pas chaud, je suis bien protégé, je n’ai pas faim, ni soif non plus. Tout est prévu ici. Même pas de déprime, les perfusions calmantes, ça sert à quoi ?
Alors, je profite de ma solitude. Pleinement. Dans la vie d’un homme il existe des moments privilégiés qu’il ne lui faut pas rater. C’en est un pour moi, je vais enfin pouvoir regarder l’existence dans le fond des yeux, jusqu’au bout de son univers, en toute quiétude, sans pollution extérieure, sans alibis inventés, sans aléas qui fabriquent les alibis. Seul, face à… rien. Rien entre Ça et moi. Il y a une forme de sublime dans la solitude extrême, la vérité n’a plus à se travestir. Bien, bon, beau, morale, amour, art, tous ces vêtements de l’humanité… dans le panier à linge de la solitude !
Comme vous certainement, j’avais déjà croisé la solitude. Enfant perdu en forêt, amant rejeté par une femme, complice trahi par l’amitié, homme trompé par ses convictions. Les convictions, oui, car elles ne vieillissent pas toujours en phase avec le monde, vous abandonnant souvent en compagnie de leur désastreuse certitude. Celle de n’être jamais seul.
J’avais déjà croisé la solitude. Mais je n’avais encore jamais eu l’opportunité de penser à l’idée elle-même. Est-ce la même affaire qui isole un être dans le tumulte d’une société où il n’a plus sa place, ou bien qui le rejette dans un espace sans autres, le regard égaré vers un mieux qui n’existe pas ? Solitude en cité ou solitude en désert. L’une alliée à la schizophrénie, l’autre au mysticisme. Pas de génération spontanée, sauf pour Adam. La solitude est toujours enfant du désir de l’homme… ou de son rejet. C’est son référent.
De quoi parle-t-il ? pensez-vous. Son isolement lui monte à la tête, il devient fou ! Oui, vous avez raison je vais le devenir, c’est la suite inéluctable de mon histoire. Mais pas maintenant, attendez, j’ai assez d’air pour philosopher quelques lignes encore. On me le doit, c’est tout ce qui me reste, tout ce qui m’appartient… cette solitude. Et je la veux grande, la plus grande, la plus intense jamais vécue par un homme. Adam, pauvre solitaire de seconde division, je vais te dépasser dans l’histoire de l’univers, tu ne seras plus l’un en la matière. La folie, disiez-vous ? la folie, seule issue ? Peut-être, mais avez-vous pensé au suicide ? Encore faut-il avoir la volonté de cet acte suprême anti-solitude. Beaucoup l’ont eu ce lâche courage. Moi, je n’y pense même pas, je suis trop bien. D’ailleurs, je ne pourrai pas y arriver, je n’ai aucun moyen matériel de passer à l’acte. Si ce n’est de cesser de respirer. Mais essayez, vous verrez, c’est impossible. La vie, cette formidable machinerie, accroche à vos poumons ses atomes d’oxygène, règle son débit sans tenir compte de vos aspirations. Cette vie a un instinct de survie trop développé pour vous laisser la maîtrise du choix. Alors, il faut attendre, la fin de la bouteille d’oxygène.

Comment puis-je être assuré d’être si seul ? Il y a peut-être quelqu’un qui peut m’aider, me secourir, essuyer les larmes de désespoir que je n’ai pas encore libérées, quelqu’un pour me tendre la main, arrêter cette errance qui s’annonce éternelle. Vous en voulez encore des clichés ? J’ai tout mon temps pour vous en proposer… Non ! Je le dis bien haut, pour moi tout seul, personne ne peut m’aider ! Ils sont tous trop loin de moi. Aussi assurés de leur impuissance que je le suis de leur non venue. Et si aucun scientifique ne peut empêcher ma solitude, aucun psy ne pourrait en atténuer ses effets. Elle est mon problème. A jamais. Enfin, pour quelques temps encore.
Mais je m’éloigne trop de mon sujet. Adieu ! à vous tous.
Votre Adam.

CaptureLe 13 février 2100, la N&ESA a diffusé un communiqué signalant un accident gravissime sur la station de recherche de vie extra-terrestre, Solitude II. Cet épisode dramatique dans la quête menée avec acharnement par l’humanité pour rompre son isolement dans l’univers a causé la disparition du spationaute Adam B, alors qu’il effectuait une sortie en scaphandre, aux alentours de l’étoile 123WX. Adam B est le premier voyageur porté disparu dans le cosmos. ©RichardB

2013 Posted by | CinéCinoche, Mes Nouvelles | 5 commentaires

Dernières nouvelles du solitaire

Petits destins

Autoportrait d’un inconnu @ici

La solitude de l’Adam @ici

Cyberigolade @ici

2010 Posted by | Mes Nouvelles | Laisser un commentaire

Jour de cuite

Court et noir polar

Ne comptez pas sur moi pour vous narrer les détails de cette histoire, chaque fois que je buvais, c’était le trou noir. Mes jours de cuite commençaient toujours dans une réconfortante salle de bar, n’importe laquelle, pourvu que la provision de Gin y soit suffisante. Mes jours de cuite s’achevaient toujours par l’arrivée d’Eve, mon épouse, qui rappliquait au commissariat pour récupérer son épave de mari.
Eve, la grande fête des flics de service, fantasme de leur garde de nuit. Ah ! les yeux d’Eve, un vert de mer à surfer ! Ah ! les lèvres d’Eve, de la confiture de fraise ! Ah ! les fesses d’Eve… ça, c’est quand elle repartait, à mon bras. Non, moi à son bras, pauvre Adam encore dans les pommes. Et pas un galon qui ne bougeait pour aider la pauvre enfant. Service, service ! La galanterie, ils s’en tapaient. Quant à la vision callipyge que leur offrait ma chère épouse, elle les figeait dans un garde-à-vous inhabituel qui aurait surpris leur supérieur… et leur épouse.

Mais ce jour de cuite là ne s’est pas achevé ainsi, bol de café salé et sieste forcée. Ce jour, dans la villa au fond du parc, dans le petit nid d’amour où, jeunes mariés, nous nous préparions une vie à la Roméo et Juliette – avant qu’elle ne se transforme en combat de tranchées – ce jour là, un homme attendait le retour de l’épouse bienfaisante. Son amant. Le nouveau.

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2010 Posted by | Mes Nouvelles | Laisser un commentaire

Autoportrait d’un inconnu

Sans titre-11 [800x600]Nouvelle

Terrible gueule de bois ! Qu’avais-je ingurgité ? je me souvenais du Martini, du Porto et… et plus rien. La mémoire ne tient pas l’alcool et sombre vite sous les flots de Whisky… ah ! oui, il y avait aussi du Whisky ! Quelle stupidité, ces paris d’ivrognes ! Mais le bar est situé sous mon appartement et on m’y raccompagnait chaque soir de cuite. On me rapportait, serait un terme plus approprié. Quatre étages sans ascenseur, quatre-vingt kilos et quelques litres d’apéros à dos de poivrot. Les copains du bar, j’avais vraiment confiance en eux, jamais raté une marche ensemble.
Ce matin opaque, je me suis retrouvé au pied de mon lit, sur le chemin d’une énième résurrection quotidienne. Sans me cogner, j’ai évité la porte de la chambre entr’ouverte. Toujours entr’ouverte cette porte, avec angle agressif. Attention, porte, danger ! Remarquable comme réveil-méninges, ça actionne des réflexes de commando dès potron-minet. Avant, j’employais la technique dite de trouve-pantoufles pour que mon cerveau active ses neurones et mes pieds à la recherche des égarées. Mais pas assez de motivation. La porte elle, si on la prend une fois dans le nez, on doit s’en souvenir. Le tout c’est que personne ne modifie son orientation dans la nuit. Mais aucun risque, je vivais seul. Très seul.
Ensuite, la salle de bains pour éclabousser visage et carrelage, le salon pour lancer un CD de Rameau et la cuisine pour brancher la machine à café. Rameau, ça grandiose les matins tristes, ça virevolte les débuts de journée d’un tourbillon de violons. Rameau, c’est bon pour tous les matins du monde. Le soir, avant de descendre au bar, j’étais plutôt Pink Floyd.

Ce matin-là, j’ai écourté mon cheminement et je suis resté dans la salle de bains sans les Indes galantes
Les mains appuyées sur le rebord du lavabo, j’ai approché mon visage de la glace en décollant mes paupières ensommeillées et je suis parti à la recherche du blanc de mes yeux. Comme chaque matin, je n’y ai trouvé que voile d’eau-de-vie et traces de beuveries. Habituellement, à cet instant, je soupire fortement, referme les yeux avec grande lassitude et m’asperge d’une fraîcheur rédemptrice. Mais j’ai gardé les yeux ouverts. Attirés par leur double dans le miroir, hypnotisés par l’image d’un homme fatigué de ses trop courtes nuits. Un homme lâche, usé, vaincu. Un étranger qui s’invitait chaque jour dans ma salle de bains, se présentant comme un acolyte de fête. Une image à renier. Et acceptée. Délirium ? Non, sa consistance me faisait face, il installait son existence. Notre oxygène devenait commun, la glace s’épaississait, les ombres s’enfuyaient et les reliefs se creusaient. Nos traits se copiaient, blêmes sous la lumière blafarde que je m’étais promis de changer tant de fois. Pourquoi m’être attardé sur ce noir reflet ? Une soirée plus arrosée ? Un sursaut de conscience ? Ou l’âge, qui rend languissants les matins d’automne. Pourtant, quarante ans, ce n’est pas vieux. Sauf quand on se ridiculise dans un bar en pleurnichant sur les misères de sa vie. Une garce vous quitte pour un fumier ; un fumier, pas le même, vous harcèle au boulot avant de vous virer ; une garce, autre, de l’ANPE, qui se moque de vos recherches de travail. Enfin, quand le monde entier ne vous aime pas, on se sent vieux. A tout âge. et les Musiciens du Louvre.  Mais pas sans conséquence ! Chaque jour est éternité née.  Et l’éternité, faut pas la contrarier ! Un nouveau jour sans café, ça peut se faire, un début d’éternité sans Rameau, impensable ! Ce fut pourtant ainsi. Quelque chose capta mon attention et contraria mon rituel matinal.
Mais tout cela ne pouvait expliquer cette longue pause imprévue face à ce monde hostile qui tentait de s’approprier le mien. En pensant aux univers parallèles de Murakami, j’ai essayé de secouer ma tête, qui ne voulait bouger.
Hé ! double de toi, réveille-toi, tu somnoles dans ton lit, lunettes et livre en vrac sur le visage ! Non, la migraine tambourinait toujours sa chamade avec rancœur sur mes tempes. Et l’autre m’observait toujours. Ses yeux s’orbitaient de condescendance. Il semblait s’amuser de cet individu au regard inquiet dont il remuait la lâcheté. J’ai vu alors ma peur embuer la glace. Entre nous le tain s’est obscurci. Il a frissonné, plusieurs fois. Pas froid pourtant dans nos salles de bains. La pitié s’invitait au chaos de mes émotions. Que cachait donc ce regard qui craignait tant à se refléter ? Quelle peine purgeait-il ? Quel juge intransigeant l’incarcérait dans cette détestable copie d’homme ?
Des pensées affolées se bousculaient dans ma tête. Rameau, la porte entr’ouverte, le café, les copains, tout s’évanouissait. Mon être se désintégrait lentement. De l’autre côté du miroir, son corps devenait mien. Un corps ravagé, bedonnant, essoufflé dès le deuxième étage ; un corps qui en fait m’importait peu. Mais mon âme, toute tâchée de jus d’alcool qu’elle fût, pas question de l’abandonner ! Avant, elle était belle, mon âme, pure même. Je revendiquais toujours son passé, je clamais ses jours heureux. Ceux des genoux écorchés, ceux des acnés de jeunesse, de la première paume sur la rondeur d’un sein adolescent, des premières claques de filles, de profs, de flics. Ces jours d’avant, seule sauvegarde du disque usé de mon quotidien, je les rappelais souvent avec nostalgie. Parfois avec honte, de les avoir trahis. Lui pas, qui ricanait, déjà assuré de sa perte. Je me suis approché pour l’intimider. Pour le repousser, pour décrocher cette ternissure qui voilait mon avenir. Il en fit de même, habitué aux vaines promesses, aux plaintes répétées.

Tout est dans le regard, philosophait souvent le poivrot du troisième tabouret du bar d’en bas. Les yeux sont reflet de l’intérieur, répétait-il avant de s’écrouler. Foutaises ! Une âme regard qui dit bonjour, qui avoue son chagrin, qui éclate de rire, qui aime ? Rêveries sentimentales ! Je n’avais toujours vu que des yeux pleurer, briller, se moquer, parfois envier, souvent s’éteindre. Rien d’autre ! Je sais maintenant mon erreur. Accepter un regard offert, c’est pénétrer une propriété privée, contempler une nudité, effleurer la vérité. Découvrir une malle aux trésors, ou une boîte de Pandore. Tout est dans le regard, insistait mon compagnon de bouteille. In vino veritas.
Dans ma salle de bains, raison et folie s’affrontèrent ce matin-là. Arrête ce jeu stupide ! Résiste, ne baisse pas le regard ! Veni, vidi. Je suis resté. J’avais tout mon temps. Personne ne m’attendait. Sauf l’ANPE. ANPE ! un mot de vie réelle ça. Ma raison combattait donc encore. Je me suis rapproché du miroir, limite presbytie. Cet homme m’effrayait. M’attirait. Sa tête, c’était moi, ses yeux, encore moi, son air abattu, moi. Mais je ne voulais pas le reconnaître dans ce combat à perte de vue. Était-il l’ombre d’un matin mal reflété ? Ou un fantôme de l’avenir remontant ses tristes années pour hanter son passé ? Pour hanter mon présent. Ma colonne vertébrale se fit serpent, ma peur rampa. Le temps se figea au regard d’une terrible Gorgone annoncée. La déchéance. Mes yeux demeuraient libres, mais impuissants. Pupilles en point fixe, prison de libres pensées, corps tétanisé dans un espace immatériel. Je ressentais l’existence des choses, je ne les voyais plus, je ne les vivais plus. L’homme se terrorise à son regard. Soi-même, même soi, dans un monde identique, inversé. Un choix, vite ? Partir, à droite ! Et si l’envie lui venait de partir à gauche ? Pire, de ne pas partir ! Ma température baissa encore. Le serpent se transforma en hydre. Mille tentacules déchirèrent mon dos, quarante années de peur explosèrent sous leur succion. Et l’autre en face de moi, quel animal mythologique le retenait sur les rebords de son univers tourmenté ?
Je me souvins de la position de mes mains, arrimées au rebord du lavabo. Cette idée fixe devint l’ancre de ma réalité, l’espoir de mon salut. Il me fallait m’arracher de cette hypnotique fatalité. A l’aide ! Cri muet, je vivais seul. Très seul. Mes doigts se décrochaient, c’était une certitude. Cela devait être certitude. Les siens tentaient-ils de s’agripper, de m’entraîner de l’autre côté du miroir, dans son enfer ? Dans son devenir.
Un devenir que j’ai refusé. Ce matin-là. Les reflets n’ont pas de vie, seule la vie s’y reflète. Mes mains ont rejeté l’inacceptable, mes lèvres ont formé un mot dans le miroir. Un simple mot d’espoir. Non. Ce murmure, les copains, le bar, le monde entier, l’ANPE, tous l’ont entendu. Alors les atomes se sont rassemblés, la glace redevint verre et mon reflet se stabilisa. L’autre disparut. Mon visage apparût. Épis en bataille, plis d’oreiller sur la joue. Mon éternité quotidienne s’était retrouvée. Mes yeux de peur se détournèrent en pleurs dans le creux de mes paumes. Vici.
C’est un jeu dangereux de défier le reflet de son existence dans un miroir. Je ne pénètre plus dans cet ailleurs. Ni au bar d’en bas. L’air y est irrespirable et l’être qui s’y perdait m’est devenu parfaitement inconnu. Mais depuis, je laisse toujours entr’ouverte la porte de mon âme.

©RichardB – Petits destins – Nouvelles – Edition à venir

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2010 Posted by | Mes Nouvelles | 3 commentaires

La solitude de l’Adam

Nouvelle

Voilà, je suis seul. Comme personne ne l’a jamais été. Sauf Adam, peut-être, au début. Et encore, lui ne savait pas que la solitude existait. Depuis, l’homme a toujours eu des problèmes avec la solitude. Il la fuit sans cesse ou la recherche désespérément. Être ou ne pas être… seul.

Moi, je n’ai pas eu le choix, je suis le nouvel Adam. Pas de pomme pour sauver ma solitude en chargeant l’humanité de remords. Un signe, une parole pourraient inverser cette fatalité, comme dans le Jardin ? Mais je ne suis pas croyant, alors point de salut miracle. Lire la suite

2006 Posted by | Mes Nouvelles | 7 commentaires

Cyberigolade

Nouvelle

– C’est la catastrophe ! Jugez par vous-même !
Le cyber-savant se retourna vers le mur-optique et d’un coup d’œil précis se connecta sur le reconnaisseur de pupilles. La voix cyber-virtuelle, qui résultait du mélange des quatre-vingt douze milliards d’êtres humains peuplant la terre en 9999, répondit à l’ordre du cyber-savant.

« Voici les évaluations demandées monsieur le cyber-savant Fenetre. »
Le mur effaça son décor de pierres anciennes et inonda de courbes et graphiques lumineux la salle de conférences du Cyber-Conseil mondial.
– Nom d’un Bit ! fit le Président.
– C’est terrible ! surenchérit l’Adjoint Chargé de la Paix sur Terre, tout pourrait donc se dérégler ?
– Tout va se dérégler, gémit l’Adjoint au Cyber-Info-Web mondial.
– Sidérant ! hurla le Président. Je ne voudrais pas revenir sur cette c… ! ce stupide oubli des cyber-concepteurs, mais enfin, n’y a-t-il personne pour remédier à ce problème ? Ne pas pouvoir rajouter un cinquième chiffre dans les mémoires de la plus gigantesque construction cybernétique de tous les temps, c’est aberrant !
– Personne ne le peut monsieur le président. Le cœur du Cyber-process-contrôl date des origines de cette science du 20e siècle, l’informatic. Nos cyberordinateurs, produits de huit mille ans de progrès en science cybernétique, sont totalement autonomes et les écoles d’analystes programmeurs en informatic sont fermées depuis des centaines d’années. Nous n’avons plus la connaissance des bases qui ont édifié nos Cyber-Cathédrales-Communicantes.
– Quelles seront les conséquences premières de ce dysfonctionnement ?
– Pas un dysfonctionnement, monsieur l’Adjoint à l‘Economie Planétaire Sociale, mais un arrêt brutal et total de toutes les fonctions cyber de la planète.
– La distribution automatique alimentaire ?
– Oui !
– La planification médico-mentale ?
– Oui !
– L’éducation nocturne assistée ?
– Oui !
– L’assistance cyber-sexuelle ?
– Et les cyber-guerres, les matchs de robots-foot et les drogues-parties contrôlées ?
– Et l’arrosage automatique ?
– Oui, oui, oui !
– Mais comment allons-nous nous déplacer ?
– … nous alimenter ?
– … copuler ?
– … gouverner ?
– … nous réunir comme aujourd’hui ?
Un conseiller, alors silencieux, quitta son fauteuil en tiratanium assoupli et traversa les hologrammes des membres du conseil qui continuaient à se lamenter. Il revint quelques instants plus tard, accompagné d’un jeune homme d’une vingtaine d’années.
– Messieurs, votre attention !
Dans le monde entier les conseillers se figèrent. Dans la pièce les hologrammes se stabilisèrent.
– Mon neveu, Chang Gat, est chercheur-docteur-historien es informatic, celle dont nos cyber-savants ont oublié jusqu’à l’existence. Je pense que son avis vous intéressera.

Intimidé par la cyber-réunion, le neveu se plaça au centre de la pièce et salua une à une les images floues qui se dandinaient dans le salon de son oncle.
– Heu ! messieurs, bonjour…
– Au fait, jeune homme, au fait !
Sans se démonter le jeune homme reprit la parole.
– Voilà, il existe encore quelques modèles d’ordinateurs de l’ère anté-cybériènne dans la grande salle du musée de la préhistoire informatic à Paris.
– Un peu de sérieux ! s’exclama l’Adjoint aux Fêtes Humaines. Conseiller, votre neveu nous parle de roues pour remplacer des lévito-mobiles !
– Laissez-le continuer, s’il vous plaît ! gronda le Président.
– Merci. Le bogue de la fin d’année 9999 ne peut se corriger avec notre technologie puisqu’elle porte en elle-même cet oubli stupide : la place manquante pour le Cinquième chiffre. Par contre, grâce à ces « antiquités », il peut être possible de remonter quelque temps avant l’injection de la cybernétique, vers l’an 2000, et créer ainsi l’emplacement du Cinquième chiffre dans l’embryon du Cyber-process-contrôl. Il suffira ensuite de lui réinjecter les dernières huit mille années de la culture cybernétique.
– Que savons-nous de ces machines antiques ?
– Peu de choses monsieur ; la passion de quelques collectionneurs de matériel ancien. Mais cela nous permettra peut-être de limiter la casse dans le cyber-monde.
– Il faut tenter le coup monsieur le président, insista
alors l’Adjoint à l’Avenir Serein de l’Univers.
– Bien, votons messieurs.
Et les hologrammes virèrent au rouge ou au vert suivant les réponses des conseillers.
Le vert l’emporta et le jeune homme fut autorisé à brancher les antiques machines du musée sur l’entité qui régissait le monde des hommes, le Cyber-process-contrôl. Il suffira simplement, pensa Gat, de lui faire prendre des vessies pour des lanternes, et de coller une rustine sur le vide de son programme initial. Discrètement, le jeune prodige activa dans les cyber circuits du Cyber-process-contrôl la mémoire d’un certain Dos, Mac Dos, ou Win Dos, son identité exacte n’était mentionnée nulle part avec certitude. Mais on savait que tout jeune déjà il avait essaimé en son temps la bonne parole binaire. Jusqu’en 1999.
Tiens, presque un anniversaire, huit mille ans, tout juste.
Un bon présage ! se dit le neveu.
Oui ! Yes… Non… My tailor is rich… Je vous ai… compris !… Bonjour, docteur Chang ! bafouilla le
Cyber-process-contrôl en renaissant. Et 011100001100 ! rajouta-t-il farceur, dans une langue morte. Le tour était joué.
La totalité de la connaissance cybérienne, conservée dans la mémoire du Cyber-process-mémory, fut ensuite transférée, en quelques heures, dans les circuits du Cyber-process-contrôl. Et l’entourloupe du millénaire fut consommée. Une humaine entourloupe aux machines…
– Bravo ! bravo ! exultèrent les conseillers du monde retrouvé.
– Bravo jeune homme, vous êtes bien l’Elu, notre sauveur.
– Merci, dit-il modeste, soyons surtout reconnaissant envers ces hommes de l’ère informatic, emplis de sagesse et de bon sens.
– Que leur création, ce DOS, soit bénie au panthéon de la Cyber-Religion-Athée-Laique, clama un grand prêtre.
– Que sa souplesse de réaction soit un exemple pour les cyber-inventions futures, éduqua le CybeRecteur.
Et, le 31 décembre 9999, à minuit, le Cyber-process-contrôl balança, en tête de la date de la cyber-horloge le chiffre 1 du premier dix millénaire de l’humanité. Ce Cinquième chiffre qui avait tant inquiété les hommes de ce temps.
Mais, les zéros qui auraient dû suivre ne vinrent jamais. DOS était mort, quelques millionièmes de seconde après le 31 décembre 1999 à minuit. Humain, trop humain. Il n’avait jamais connu l’an 2000.
Et Cyber-process-control, coincé en l’an de grâce 19999, date qui n’était encore qu’un avenir incertain pour l’homme, suivit son ancêtre au cimetière des Bogués Eternels.
Non sans avoir auparavant foutu une merde monstrueuse dans l’Univers.
Puis, l’homme réinventa la roue, la fortune, l’amour, la guerre, la science et… les bogues.

©RichardB – Petits destinsNouvelles – édition à venir

2006 Posted by | Mes Nouvelles | 4 commentaires